1926-03-27 Lettre de Freud à Paul Federn : Psychanalyse-Laienanalyse (« laïcité ») — Psychanalyse laïque, psychanalyse profane

http://lta.frdm.fr/14
Document du samedi 27 mars 1926
Article mis à jour le 31 août 2011
par  frdm

Freudis antegesta

19260327 Freud "Laienanalyse Psychanalyse laique" Lettre à Paul Federn

27 mars 1926, Lettre de Sigmund Freud à Paul Federn, vice-président de la Société psychanalytique de Vienne, chargé des questions concernant la pratique psychanalytique : Laienfrage, Laienanalyse, sur la « Psychanalyse laïque » et la médecine (et, par suite, « la psychologie ») [in Ernst Federn (fils de Paul), Témoin de la psychanalyse, Puf, collection Histoire de la psychanalyse, Paris, 1994, 360 p.].

La traduction originale aux faiblesses étonnantes (probablement de l’allemand à l’anglais puis de là au français) a été entièrement revue (1er janvier 2007) par François-R. Dupond Muzart à partir de l’original allemand :

« Vienne ix, Berggasse 19 / 27.iii, 1926 / Prof. Dr Freud / Cher Docteur [Paul Federn, MD, 1871-1950] / Je vous remercie pour votre rapport détaillé sur la discussion de la question [de l’analyse] laïque (Laienfrage) dans la Société [psychanalytique de Vienne]. Rien n’y fera varier ma prise de position. Je ne demande pas que les membres se lient à mes vues, mais je représenterai celles-ci sans retouche, tant en privé qu’en pleine lumière et devant les tribunaux, même si je devais rester seul. Actuellement il reste toujours plusieurs d’entre vous à me soutenir. Je ne ferai pas une affaire du différend avec les autres, aussi longtemps qu’il pourra y être paré. La cause s’accroîtrait-elle en implications, j’utiliserai certainement une telle occasion, sans affecter par ailleurs nos relations [habituelles], d’abandonner ma présidence de la Société qui n’est plus actuellement que nominale [Paul Federn faisait fonction de président]. Le combat pour l’analyse laïque (Laienanalyse) devra à quelque moment être mené jusqu’au bout. Le plus tôt sera le mieux. Tant que je vivrai, je m’opposerai à ce que la psychanalyse soit engloutie par la médecine. Il n’y a naturellement pas de fondement à faire mystère devant les membres de la Société de ces propos que je tiens. / Bien cordialement à vous / Freud »


Notes :

  • Aussi bien en allemand qu’en français, « Laien, laïque » figure ici dans son sens constant depuis le xiiie s. de « non-clérical ». Pour Freud, les médecins, dont lui-même, qui invoqueraient cette formation comme privilège dans le domaine de la psychanalyse ne seraient dans cette mesure que théologiens stériles — on sait ce qu’il pensait de la religion, et même si ce qu’il en pensait ne restait pas comme l’horizon dernier de la réflexion quant à la religion, cela indique la portée du choix du terme « Laien, laïque ». L’emploi de ce terme par Freud est incompréhensible si l’on retient le sens restreint en allemand récent de « profane, amateur ». Il semble que la psychanalyse-tout-court apparaît nécessairement comme celle que Freud dénomme « Laien, laïque », tandis que la psychanalyse “médicale” ou “psychologique” (i.e. qui invoque de telles formations comme privilèges) devrait être appelée « psychanalyse cléricale (ou : théologique) ». — Dans les dictionnaires allemands les plus récents, en particulier ceux de traduction au français l’on ne trouvera à « Laien » que le sens d’« amateur » (par opposition à « professionnel ») et des nuances. Mais si l’on se contente des dictionnaires les plus récents, bien d’autres mots de la lettre ne peuvent être articulés avec les autres de cette lettre sans contresens ou perte de nuance. Parmi les dictionnaires allemands récents, seuls ceux les plus volumineux présentent l’acception fondamentale « non clérical », autre que celle « amateur » et sens analogues. Par différence, dans la plupart des dictionnaires français actuels l’acception « non clérical » se maintient.
  • Cf. « Psychanalyse laïque… n’est-ce pas la seule position possible ? » par Dominique Gaucher, 29 nov. 2003 : « Pour Freud, la laïcité qualifiait, et qualifie toujours, une psychanalyse qui savait se défier tant du champ médical que de celui du religieux. Aujourd’hui, la situation a-t-elle évolué ? La revendication d’une psychanalyse laïque n’est-elle pas dépassée ? Sur ce point, l’amendement Accoyer par son outrance nous a tout de même réveillé. Il nous a montré que l’académie de médecine entre autres, relayée par le politique, pense toujours à nous et à notre formation. / Restons vigilant, le concept de laïcité, par exemple, tant utilisé actuellement dans le débat politique, est doucement et continuellement dévoyé de son sens premier. De plus en plus souvent, laïque est utilisé abusivement à la place de athée, comme antonyme de religieux. Pour ses détracteurs, le “laïcisme” est une nouvelle religion avec ses intégristes […]. N’oublions pas que “laïque” vient du grec laikos, c’est-à-dire qui appartient au peuple, au citoyen… vaste programme ! / C’est pour cela que revendiquer une psychanalyse laïque est tout à fait d’actualité. Les enjeux multiples de cette revendication sont en relation avec notre liberté, notre esprit critique et nos singularités. », in psychanalyse-in-situ.com, « Tribune ».
    http://www.psychanalyse-in-situ.com...
    http://tinyurl.com/azkh8j
  • En conclusion, cf. par Liliane Fainsilber,
    « Remise en question de l’analyse profane avec l’amendement Accoyer » in : http://perso.wanadoo.fr/liliane.fai...
    http://tinyurl.com/ddych4
    << Remise en question de l’analyse profane avec l’amendement Accoyer
    Cet amendement de loi qui vise à réglementer la profession de psychothérapeute incite à relire le magistral texte de Freud, "Question sur l’analyse profane".
    Ce qui mérite d’être souligné c’est le terme qu’il n’hésite pas à avancer, dans ce texte, celui de charlatan.
    Par rapport à la psychanalyse, qu’est-ce qu’un charlatan ?
    Justement, un psychologue armé de son diplôme de psychologue clinicien et qui n’a pas fait lui-même une démarche analytique et qui entreprend des psychothérapies si ce n’est des psychanalyses, est au regard de la psychanalyse, un charlatan. Il en est de même pour un médecin psychiatre qui pratique des analyses sauvages à partir de ce quil a pu apprendre de la psychanalyse dans différents ouvrages, ceux de Freud ou de Lacan, éventuellement de leurs commentateurs. C’est donc cet argument là qu’il faudrait pouvoir faire entendre aux hommes politiques appelés à légiférer sur ce statut plus qu’aléatoire des "psychothérapeutes".
    Il y a aussi un autre texte de Freud qui est intéressant c’est celui des "Perspectives d’avenir de la psychanalyse", celui où il parle de ce que deviendra la psychanalyse quand elle prendra en compte ce qu’il appelle je crois "la misère sociale". Il garde la psychanalyse pure, c’est à dire dégagée de toute visée de guérison, de visée thérapeutique, comme étant à conserver comme une référence indispensable, l’or pur de la psychanalyse, mélangée au cuivre de la thérapeutique. Il semble que cet amendement de la loi réduit cette opposition, cette mise hors jeu de la psychanalyse, il l’amalgame à toutes les thérapies, il les met toutes dans le même sac.
    Ce qu’il faudrait aussi souligner, pour argumenter notre opposition à cet amendement, c’est aussi le fait que Freud souhaitait, et Lacan a souscrit à ce souhait, de ce que pouvait être la formation idéale d’un psychanalyste, l’étude de la littérature, des religions, des grands mythes de l’humanité, sciences auxquelles Lacan a rajouté tout le champ des sciences dites humaines, et dans ce registre, la logique, les sciences conjecturales sans compter bien sûr la linguistique.
    Je cite Freud : "Dans l’investigation des processus mentaux et des fonctions intellectuelles, la psychanalyse se réclame d’une méthode qui lui est spécifiquement propre. L’application de cette méthode ne se limite aucunement au champ des affections psychologiques, mais s’étend également à la solution de problèmes dans les domaines de l’art, de la philosophie et de la religion. Dans cette direction elle a dès à présent développé plusieurs points de vue nouveaux et apporté quelques précieuses lumières sur des sujets telles l’histoire de la littérature, la mythologie, l’histoire des civilisations et la philosophie de la religion. C’est en ce sens que le cours général de psychanalyse pourrait être ouvert également aux étudiants de ces branches de connaissance. L’influence fécondante de la pensée psychanalytique sur ces autres disciplines contribuerait sans nul doute à forger un lien plus étroit — au sens d’une universitas literarum — entre la science médicale et les branches de la connaissance qui se déploient dans la sphère de la philosophie et des arts".
    Par rapport à tout ce champ d’études ainsi proposé, ce que cet amendement propose, ou l’approche médicale, ou l’approche de la psychologie, est extrêmement réducteur. Ceci dit, légiférer pour que des sectes y compris et surtout la scientologie ne colonisent pas ce champ de la santé mentale, au risque de sombrer sous la désapprobation des uns et des autres, ne me parait pas en soi, scandaleux.
    Le seul problème est de laisser la psychanalyse hors de tout cadre. elle ne peut de toute façon qu’y échapper, autant le prendre en compte.
    En 1926, Freud prenant donc la défense de la psychanalyse décrit "le sombre avenir qui attendait la psychanalyse si elle ne réussissait pas à faire son trou hors de la médecine", nous pourrions rajouter maintenant hors de la psychologie :
    Il écrit : "L’opposition à l’analyse pratiquée par les non-médecins est le dernier masque de la résistance à la psychanalyse, et le plus dangereux de tous" et propose à l’État ce qu’il appelle la "loi du laisser-faire".
    Il défend ainsi son point de vue "D’une manière générale, la pratique de la psychanalyse est-elle objet qui doive être soumis à l’intervention des pouvoirs publics, ou est-il plus indiqué de l’abandonner à son développement naturel ? (…/…) Il règne dans notre patrie, depuis toujours, une vrai furor prohibendi, un penchant à mettre en tutelle, à intervenir et à interdire (…/…) Je pense qu’un excés d’ordonnance et d’interdictions nuit à l’autorité de la loi…"
    Freud avance encore un autre argument :
    "La démarche de l’analyse est des moins apparentes, elle n’utilise ni médicament, ni instruments, elle est faite simplement de conversations et de communications réciproques ; il ne sera pas facile de convaincre une personne profane qu’elle pratique l’analyse si elle affirme qu’elle donne seulement des paroles d’encouragement, qu’elle dispense des éclaircissements et cherche à exercer une influence humaine bénéfique sur ceux dont la misère psychique réclame une aide. On ne pourrait pas lui interdire cela sous le prétexte que le médecin, lui aussi, le fait parfois".
    Réf. : S. Freud, La Question de l’Analyse Profane (1926), Chap. 6, 7 et Postface, Éd. Gallimard, Paris, 1985, p. 105 sq. >>

Le texte de la lettre et un commentaire abrégé se trouvent aussi sur le site Squiggle.be


Publications

Derniers articles publiés

Navigation