2007(2003,1992) À quoi hier aura servi. Propos sur les garanties, par Ignacio Gárate Martínez

Document du lundi 7 mai 2007
Article mis à jour le 23 février 2009
par  frdm

Le texte a été écrit et publié une première fois, à la demande de Joël Dor, dans « Demain les psychanalystes : lacaniens ? », Esquisses psychanalytiques, printemps 1992, no 17, p. 111-122, Publication du Centre de Formation et de Recherches Psychanalytiques (Cfpr).
— Puis en 2003, à la demande de L. Le Levaguerèse pour le site Oedipe, sous le titre : « À quoi hier aura servi. Propos sur les garanties », avec une préface et une postface.
— Texte repris, corrigé et augmenté dans : « Guérir ou désirer ? Petits propos de psychanalyse vivante », Paris, 2007, Chapitre 2 : « Une lettre », p. 62-94, Michalon-Encre marine, Collection « La parole en acte ».


Voir aussi : http://www.cairn.be/revue-figures-d...


Ici figure la version 2003 du texte présenté
Compte tenu du texte législatif finalement adopté le 30 juillet 2004 au Parlement, seule était indispensable une note de renvoi en deux occurrences dans le fil du texte : (i) & (ii).


I.G.M. : Encore une fois me voici appelé à dire, au nom de ma pratique singulière de psychanalyste, celle qui nous fonde à être seul, sans vouloir être « le seul », ce que je pense des événements actuels qui reviennent en force pour donner un amendement à la loi et mieux gérer ainsi les bonnes garanties des psychothérapies… Il semblerait, d’ailleurs, qu’il s’agisse tout simplement ou du moins pour l’essentiel, de réclamer le diplôme de psychologie ou de médecine pour garantir l’exercice des psychothérapies [N.d.r. LTA.frdm.fr : pour ce qu’il en est de différent du texte législatif finalement adopté le 30 juillet 2004, sans rien faire perdre de son intérêt au texte de 2003 ici présenté, cliquer ici]. Sans doute le décret d’application prévoira-t-il quelques dérogations à cette nouvelle norme et tout rentrera dans l’ordre.

#Sommaire-  

De quel ordre s’agit-il ?  

Il me paraît évident qu’il s’agit de l’ordre social et que celui-ci est aujourd’hui gouverné par un nouvel ordre moral qui se fonde dans une sorte d’idéalisation de la santé du corps. Ce corps pénétré de partout — que ce soit par le désir dit « sexuel » ou par la prospection des machines au service de la santé — est un produit de la science qui lui assure, sinon la pérennité, du moins une grande durée de vie jouissant de tous ses moyens et proche de l’idée, autrefois humoristique, de « mourir jeune et en bonne santé »… D’ailleurs, l’idée même d’un corps souffrant et vivant semble devenir à tel point intolérable, que notre société s’apprêterait à accepter « l’incontournable nécessité » de légiférer sur « la bonne euthanasie ».

La tentation de l’ordre peut être l’une des formes de la perversion, celle qui, incapable d’assumer le rapport au manque et d’instruire la Loi du désir comme magistère interne [1], se complaît et jouit à écrire sans arrêt une loi pour tous les autres, en comptabilisant l’incapacité de ces autres à la respecter : il se prouve ainsi que la loi n’est faite que pour être transgressée et se donne l’assurance d’un bon désir.

Devenir psychanalyste est une chose bizarre, une drôle de croyance ; elle concerne des personnes qui ont traversé une souffrance et se sentent saisies par les étincelles de vérité qui ont déchiré le voile des mots et désirent maintenir ce rapport au dévoilement, pour faire de leur pratique un rapport à la vérité. Cela exige l’abandon de bien des illusions. Il s’agit aussi d’assumer le risque du rejet social de qui l’on ne peut pas exiger l’abandon des résistances.

Cette affaire de reconnaissance ou de contrôle des psychothérapies, et des psychanalystes qui se prétendraient psychothérapeutes, dure depuis vingt ans au moins et traverse les idéologies, puisque la gauche et la droite ont essayé de l’instruire, avec, je crois, la meilleure des volontés.

Mais notre société évolue (ou déambule), au nom du progrès selon certains, et c’est ainsi que nous avons vu, avec les années 80 la fin de la figure ou du métier de ces intellectuels qui, selon Valéry « remuent toute chose sous les signes… », ces « excitants sociaux avec les avantages et les inconvénients de tout excitant en général ».

Hier des intellectuels, aujourd’hui des experts, les psychanalystes ne savent plus trop comment poursuivre leur chemin dans leur taillemer ou sur leur stèle pour ne pas devenir les mascarons polychromes d’un bateau médiatique.

On nous suggère de devenir des autorités, en oubliant que ce qui nous autorise est, précisément, le caractère errant de la vérité qui ne sait pas son propre savoir et que c’est la raison de notre impossibilité académique. Le savoir du psychanalyste ne peut pas être « classifié, prisonnier d’un espace et de sa compétence, décoré avec les galons d’autorité que procure aux fidèles le fait d’avoir obtenu une chaire dans une matière, placés dans une hiérarchie de savoirs et des lieux qui les laisse enfin établis » — c’est à peu près ce qu’en disait Michel de Certeau.

Ce que Freud découvre est un savoir au goût de canular, en disparité, en tous cas, avec celui que promeuvent les dieux de l’Olympe, les Super Os, dont il veut gratouiller les certitudes en remuant leurs Carottes. Flectere si nequeo superos acheronta movebo. Le savoir de Freud s’ignore à lui même, c’est un « insavoir » et pour le dire autrement une connaissance qui ignore en tous points la vérité de sa saveur. Un psychanalyste ne peut pas « s’installer » ou alors il devient un fonctionnaire du silence fuyant cette amertume qui lui fait horreur.

Alors, nous voici de nouveau, convoqué par les bruits du temps, faudrait-il que nous nous défendions ? Contre qui ? Contre quoi ?

Devrions nous nous décentrer du rapport à l’objet perdu pour revenir à l’analyse des mécanismes de défense ? La belle affaire.

Il y a plus de dix ans j’avais écrit, à la demande de Joël Dor, un texte sur ce sujet qui me semble parfaitement d’actualité, tellement les affaires semblent se présenter de la même manière :

Demain la psychanalyse  

Demain la psychanalyse : une pratique de théorisation qui naît à la fin du XIXe siècle, traverse deux guerres mondiales, conquiert l’Université, s’installe dans les lieux de santé mentale, subvertit le monde de l’éducation et envahit la culture ; demain la psychanalyse, à dix années d’un changement de millénaire, devra assumer l’ensemble des responsabilités qu’elle accepta pour implanter sa doctrine : sa demande de reconnaissance sociale — voulue par son créateur, qui réussit cependant le pari de ne jamais céder aux résistances —, son extension dans la culture et l’aspect subversif du message qu’elle représente.

Demain les psychanalystes : des femmes et des hommes d’horizons disparates, dont l’acte s’autorise d’une expérience du désir inconscient et d’une formation au discours qui se dégage de cette expérience ; demain les psychanalystes, qui ne sont tels qu’à travers la consistance de leur acte et pour autant que quelqu’un les désigne à cette place, devront se donner les moyens de maintenir la radicalité de leur position, à l’orée du social, mais sans transgresser ses règles : ils devront sauvegarder la possibilité d’un acte sans pervertir ce qui fonde leur singularité.

La théorie qui se dégage de l’expérience psychanalytique ne pose pas de problèmes : en tant que telle, elle est publique et permet que chacun adhère, discute, poursuive un travail de théorisation, dégagé des pratiques sectaires de colonisation de la pensée.

Pour ce faire les psychanalystes se groupent et travaillent ensemble ; il suffit qu’ils se réunissent pour constater la complexité de leur tâche ; à peine sont-ils ensemble que surgit la question : qui sont-ils ? Des sujets traversés par la castration qui s’accrochent à la vérité de leur acte ? Des professionnels qui structurent leur position sociale, garantissent la morale de leur entreprise et défendent leur implantation ? Les deux sans doute, si nous acceptons cette division qu’inaugure la position du psychanalyste :

« … Il est pourtant indispensable que l’analyste soit au moins deux. L’analyste pour avoir des effets et l’analyste qui, ces effets, les théorise. » [2]

Voilà donc réunis l’enjeu de la théorie et celui de l’expérience ; si le premier exige que des groupes échangent, publient, fassent doctrine, avancent des nouveaux critères, ni l’université, ni l’État, ni leur pouvoir de diffusion éditoriale, ni leur implantation internationale, ne sont capables de garantir leur acte : ce sont les effets de l’expérience analytique qui garantissent son rapport à la vérité de l’inconscient.

En effet, et pour prendre l’exemple de la pratique de théorisation propre à Lacan (l’exemple du nœud borroméen) :

« Ce n’est certainement pas à l’aide de ce nœud qu’on peut aller plus loin que de là d’où il sort, à savoir de l’expérience analytique. C’est de l’expérience analytique qu’il rend compte et c’est en cela qu’est son prix. » [3]

L’expérience de l’analyse ne peut donc pas établir des critères universels, universitaires ; elle répudie les hypothèses pour s’en tenir à sa propre expérience, elle ne fait pas d’hypothèses [4]. Elle accepte d’être dupe.

Pourtant, à se réunir, et parce qu’ils acceptent l’indissolubilité du lien social, les analystes se donnent des règles de conduite, des outils de reconnaissance, des manières de contrôle. Ils le font au sein d’écoles, de centres et de sociétés qu’ils ont choisies et, libres de ce choix (quel que soit le support imaginaire et l’envie de pouvoir dont ils se soutiennent), ils en acceptent les règles. Est-ce que cela constitue pour autant un statut ?

La question mérite réflexion ; mais cette réflexion ne peut, ne doit pas se dégager — pour ne pas rester purement formelle — de la théorie dont elle est issue, ni des discours voisins qui la situent dans un temps, dans une histoire et dans une culture.

La manière dont la question se posait en 1982, juste après la victoire de l’Union de la gauche, dans un contexte culturel très ouvert au discours de Lacan et de ses disciples, à un moment où la crise d’identité sociale ne laissait pas encore dire ses effets, où la question de la dignité humaine n’était pas encore abordée en termes d’urgence, ne peut pas être comparée aux modes de pensée de 1990, où la crise de légitimité éthique, le désespoir et la misère sociale, la mort des maîtres à penser et la dissolution de l’idéal des pères, conduisent à une rigidification des formes institutionnelles qui risque d’anéantir la radicalité de l’acte analytique.

Il est néanmoins important de rappeler comment la question était traitée en 1982  

1.— Les Psychanalystes devant la demande Sociale  

En 1982, alors que l’extension de la psychanalyse dans la culture se situait entre l’apogée et le début du déclin, J.-P. Chevènement, ministre de la Recherche, charge M. Godelier d’une mission de consultation en vue de la création d’un Centre de Recherches Psychanalytiques. Il s’agit de :

« …faire rapidement le bilan de ces dernières années. Mais surtout la mission doit interroger les intellectuels sur ce qu’ils veulent faire, sur leurs idées, leurs hypothèses, et doit s’interroger sur les réformes, sur les orientations à donner pour favoriser un redéploiement, une dynamique nouvelle de la recherche. » [5].

Par cette affirmation, la psychanalyse entre dans la communauté scientifique comme l’une des disciplines des Sciences Sociales, et la Mission veut préserver le pluralisme et limiter les ségrégations.

La création d’un tel centre proposait en 1982, avec le changement de société qui venait d’intervenir, qu’une force extérieure catalyse un mouvement. Reformer, orienter, catalyser de l’extérieur, des psychanalystes qui manquent parfois d’audace pour échanger. Cette proposition n’a pas manqué de réactions : G. Mendel, promoteur du projet, refuse qu’il s’agisse d’un biais détourné pour établir un statut du psychanalyste, il s’agit d’élargir les potentialités de la recherche. D. Geahchan, pour le Collège de psychanalystes, est favorable à une interrogation sur les rapports de la psychanalyse au champ social mais refuse de demander au pouvoir une caution officielle :

« … Ce qu’on pourrait appeler, si l’on y tient, la “recherche” psychanalytique, se fonde sur la spécificité d’une investigation que conditionne l’autonomie de la relation analytique… » [6].

Jean Laplanche est tout a fait hostile à un statut officiel du psychanalyste, mais considère que la recherche psychanalytique, prise comme un champ scientifique, mérite une reconnaissance. Pour lui, la question des écoles doit être envisagée hors-écoles, à l’Université par exemple. La Commission Godelier est administrative et cherche à remanier la carte française de la Recherche.

Serge Leclaire trouve que l’intérêt d’un tel lieu pour un psychanalyste, c’est le déplacement de la demande. S’il s’engageait dans un tel projet, ce serait pour la création d’un lieu où se dessinerait en vérité la possibilité d’un enjeu psychanalytique.

René Major répond avec clarté à la question du statut du psychanalyste :

« … Vous voyez que je réponds aussi à la question, agitée par les temps qui courent, du statut du psychanalyste. Je plaide pour un statut de non-statut social. Vous pouvez ne pas être de mon avis, mais vous m’accorderez une certaine cohérence. Je ne signe jamais un article du “titre” de psychanalyste. Si on me coiffe de ce chapeau pour donner à un dire quelque autorité particulière, j’en laisse la responsabilité au coiffeur qui se coiffe d’un tel référent. » [7].

Voilà quelques-unes des réactions à ce projet ; Jacques-Alain Miller n’était pas contre, bien qu’il n’en ait pas été demandeur ; il souhaitait alors que les élèves de Lacan y prennent tous leurs droits. Cependant pour lui, c’était plus un Centre péri-analytique qu’un Centre de Recherches Psychanalytiques.

Depuis cette date, la carte des sociétés, écoles ou Centres en rapport avec l’enseignement de Jacques Lacan a bien changé. L’été de cette même année naissait le C.F.R.P., les Cartels Constituants plus tard, enfin l’École lacanienne de psychanalyse. La question du statut du psychanalyste rentra dans le sommeil avec le rêve rénovateur du pouvoir en place. Place à la réalité sociale de l’inflation, la dualisation, le chômage et sa misère, le besoin de la reconversion industrielle…

Depuis longtemps déjà, l’avance technologique prenait la place de la recherche scientifique, et, à la place de consistances nouant autour d’un acte l’imaginaire le symbolique et le réel, nous assistions à l’immense progrès de l’imagerie médicale et à un espoir, tout aussi imagé, de réduire la souffrance au moyen de la neurologie, qu’elle soit chimique ou chirurgicale.

Jacques Lacan est mort ; avec sa disparition, se ferme une période psychanalytique dont la créativité théorique assurait aux praticiens un prestige social et des demandes dont l’absence aujourd’hui ne fait pas mystère.

L’enseignement du maître français de la psychanalyse souffre curieusement la même destinée que celui du fondateur : en dehors de ses « Écrits », publiés en 1966, seulement huit séminaires sur vingt-six sont officiellement publiés (les derniers, « Le Transfert » et « L’Envers de la psychanalyse », en 1991). Des groupes « lacaniens » (au moins vingt différents) tentent de poursuivre un travail parfois en emplissant un vide, d’autres fois en préservant l’aspect créatif de ce vide.

C’est dans ce contexte, où la pratique de la psychanalyse est bien moins à la mode et le pouvoir des sociétés lacaniennes moins fort du fait de leur division, que huit années après la création de la Commission Godelier, tous les psychanalystes (ou presque) exerçant en France, recevaient un document proposant la création d’une instance ordinale des psychanalystes. Le document, signé par Girard, Israël, Serge Leclaire, Danièle Lévy et Jacques Sédat, expliquait en trois points et neuf pages, le tournant de l’histoire de la psychanalyse qui, à partir de l’Acte Unique européen, risquait d’exiler le contenu de vérité de la psychanalyse dans le rôle d’un rouage de la gestion sociale.

La construction du texte, très pensée, a provoqué quelques remous. Elle donna lieu à de nombreuses réponses. Il reste néanmoins important de contribuer à la réflexion sur un mode théorique.

2.— La question d’une instance ordinale  

Une réflexion historique est importante, non seulement dans la perspective de l’histoire de la psychanalyse et ses avatars institutionnels, avec notamment le texte de Freud sur « La question de la “psychanalyse laïque” », mais aussi dans celle de l’histoire récente, et surtout l’émergence du mouvement lacanien et sa formalisation en 1964, jusqu’à sa dissolution en différents groupes et écoles à partir de 1980. C’est, il me semble, la prise en compte de cette histoire récente qui inspire la réflexion théorique des signataires du « Document », et permet de situer deux grands courants dans la pratique psychanalytique depuis 1964 : les lacaniens et les autres. La nécessité de cette instance ordinale apparaît à un moment précis aussi ; elle donne suite aux manifestations, par média interposés, de psychanalystes anti- ou pro-lacaniens, aux dénonciations, justifiées ou pas, des « charlatans de la psychanalyse », et à l’organisation structurée d’un nombre important de groupes lacaniens qui se partagent le pouvoir de convocation [8].

Cependant, la question d’une instance ordinale des psychanalystes intervient dans un horizon différent de celui qui présida à la Commission de 1982, et ce, parce qu’elle coïncide avec une situation sociale et médiatique très sensible à la question de l’éthique, dont la crise de légitimité est décrite par les philosophes de l’École de Francfort, et traitée par les divers Comités d’Éthique qui naissent pour répondre aux questions cruciales de notre société.

L’arrivée en force des différentes formes d’intégrisme religieux et le délitement de la conscience morale individuelle, renforcé par l’acceptation a-critique des valeurs du capitalisme autant à l’Ouest qu’à l’Est, remettent à l’ouvrage le débat entre Freud et Putnam sur la psychanalyse et la conception philosophique particulière de l’univers [9].

Ce débat, du moins il me semble, devrait aujourd’hui séparer :

— la formation du psychanalyste qui doit reconnaître « …la nature intrinsèquement conflictuelle de la vie psychique, soutenir le paradoxe d’analyser les termes du conflit sans prétendre le clore, le maintenir vivant et fécond dans son ouverture, ne jamais tenir quelque solution pour acquise en s’y retranchant… »

— et la question sur les rapports entre le devenir des analysants et leur rapport conflictuel à l’éthique des moralistes « qui n’a pas à être réduit ou liquidé par la psychanalyse, mais à être soutenu dans sa différence et dans la reconnaissance de l’éthique moraliste » [10].

Cette séparation qui suppose des psychanalystes ouverts à la différence radicale de l’autre, et au terme de leur rapport au discours de l’analysant, qui ne leur est destiné qu’en tant que transitaires, implique aussi de penser l’épaisseur humaine du psychanalyste et son rapport à la culture, sans le réduire à ses connaissances théoriques de la littérature psychanalytique, de la psychologie ou de la médecine.

Considérons maintenant quelques points importants du « Document » :

a.— La psychanalyse à un tournant de son histoire [11 

« …l’incontournable nécessité pour les psychanalystes de délimiter le champ et les modes d’efficacité de leur action, enfin d’énoncer publiquement les principes de la formation qui ouvrent à leur exercice. »

Cette nécessité incontournable, qui touche à la légitimité d’un discours, fait écho à la question posée par Michel Foucault dans « L’Archéologie du savoir », mais instaure aussi la pratique de la psychanalyse en profession légitimée par une formation qui ouvre à son exercice. Avant de décider du type de cette formation et de ses modes d’évaluation, je voudrais réfléchir à l’affirmation de Jacques Lacan dans le séminaire sur l’Angoisse [12] :

« … Le Phallus est présent, il est présent partout où il n’est pas en situation, car c’est la face qui nous permet de percer cette illusion de la revendication engendrée par la castration, en tant qu’elle couvre l’angoisse présentifiée par toute actualisation de la jouissance ; c’est cette confusion de la jouissance avec les instruments de la puissance : l’impuissance humaine, avec le progrès des institutions, devient mieux que cet état de misère fondamentale où elle se constitue en profession, j’entends profession dans tous les sens du mot, depuis le sens de profession de foi, jusqu’au terme, à la visée que nous trouvons dans l’idéal professionnel. Tout ce qui s’abrite derrière la dignité de toute profession c’est toujours ce manque central qui est impuissance… C’est elle qui voue l’homme à ne pouvoir jouir que de son rapport au support de () c’est-à-dire d’une puissance trompeuse… ».

Voilà qui devrait nous pousser à considérer très attentivement s’il est inéluctable ou pas que la psychanalyse achève le temps où elle bénéficiait d’une relative “extra-territorialité” sociale et juridique. Il en va du rapport des institutions psychanalytiques au manque et à la castration ; c’est l’histoire même des institutions psychanalytiques qui nous montre à quel point elles deviennent le symptôme des psychanalystes. Une instance ordinale échapperait-elle à ce symptôme ? Positiver -fi est une visée de pérennité sociale face au terme, à la mort.

b.— Les paradoxes de sa reconnaissance  

« L’apparente diminution des résistances à la psychanalyse est aussi une conséquence du rôle hybride et ancillaire qu’elle est appelée à jouer sur les multiples scènes où elle est réclamée : liant rajouté à la psychiatrie, voire à la médecine, complément spirituel des orientations neurobiologiques et comportementalistes ou encore… »

Freud ne s’est jamais fait d’illusion sur la diminution des résistances à la psychanalyse. Il a toujours refusé de céder [13], même au nom de la reconnaissance scientifique aux demandes qui lui étaient faites (par Jung entre autres), de concilier la pureté de la psychanalyse avec l’opportunité des situations sociales ou politiques.

Le rôle hybride et ancillaire des psychanalystes provient aussi de ce que, lorsqu’ils répondent aux sollicitations sociales en tant qu’analystes et non en position d’analysants, ils s’occupent plus de leur être que de leur acte [14].

La professionnalisation de la pratique analytique n’est pas faite, à mon avis, pour réduire cette équivoque ; elle implique, soit que les médecins et les psychologues séparent clairement leur profession de leur praxis analytique, soit que l’instance ordinale s’adresse uniquement aux non-médecins, ces derniers ayant déjà leur Conseil de l’Ordre.

Les psychanalystes ont longtemps profité de l’ambiguïté existant entre leur statut et celui des médecins. N’oublions pas le triste sort d’E. Sokolnicka, qui, biologiste de formation, fut envoyée en 1921 à Paris par Freud comme représentante légitime. Expulsée de Sainte-Anne, elle n’est pas la dernière psychanalyste à subir le diktat de l’ordre médical. S’agit-il de lui opposer un autre ordre, celui des psychanalystes ? Il n’est pas sûr qu’il limite les exclusions. La respectabilité d’une instance ordinale de la psychanalyse, à l’instar du bon docteur, défenseur de l’ordre social, exigera une définition de la « santé » des psychanalystes qui nuira certainement à la nécessité d’invention de la cure analytique [15].

Il est important de constater que « …le mouvement de rationalisation ne laisse aucune place au projet de maintenir vivant un espace de conflit et de désir… » ; c’est ainsi que l’éthique de la communication parle d’un sujet bien différent de celui de l’inconscient qui advient de la psychanalyse [16] :

— Le sujet de la communication se construit, alors que le sujet de l’Insu, naît du vidage, de la déprise ou du délié du Moi.

— Le sujet de la communication est consensuel, alors que le sujet en psychanalyse requiert la division.

— Le sujet de la communication est communicationnel, alors que le sujet divisé se situe dans l’énonciation.

— Le sujet de l’éthique de la communication naît d’une activité, celui de l’inconscient, d’un acte.

— Le sujet de Habermas se situe dans le politique, alors que celui qui advient de la psychanalyse est en rapport avec la mort et la castration.

c.— Une discipline du conflit et de la contradiction  

S’il est donc question d’un sujet :

« La pratique de la psychanalyse consiste en une écoute visant à la reconnaissance des déterminations inconscientes qui régissent à son insu les choix, les conduites aussi bien que les modes de penser d’un sujet. »

Ce n’est pas du sujet de l’insu dont il est question dans ce « Document », mais du sujet social ou du sujet habermassien, autrement dit de la personne. De cette opération de déliaison que constitue la psychanalyse peut advenir un sujet barré qui peut alors se mettre en tension avec le sujet social. Autrement dit, de l’opération de la psychanalyse naît un déplacement qui ne se situe pas forcement dans la norme des sujets dits sociaux. Si une instance ordinale était une instance de communication entre les psychanalystes et le social, elle devrait choisir une référence éthique, un langage pour transmettre le dire clandestin du désir. Si l’instance ordinale refusait d’être l’adjudant-chef de la psychothérapie au service du pouvoir [17], elle devrait accepter de juger dans l’après-coup ce qu’il en est de l’utilisation du lien d’assujettissement volontaire propre à la relation psychanalytique.

d.— La formation du psychanalyste  

La formation du psychanalyste, même si chacun accepte qu’elle passe par la psychanalyse personnelle, le contrôle ou supervision et la reconnaissance et l’habilitation, est à la base de tous les conflits, scissions et séparations des institutions psychanalytiques. Ces séparations, parfois fondées sur une éthique de l’acte analytique, parfois sur le souci narcissique de la petite différence — apanage des « petits-maîtres » de la psychanalyse —, pose la question de l’analyse des analystes et de la dissolution du transfert. L’analyste d’analystes n’est pas à même de rendre compte [18] du résultat de la psychanalyse, car elle échappe en partie au praticien qui l’a conduite s’il accepte précisément de se déprendre de l’assujettissement accepté par son analysant. L’analyste sait peu de choses de l’analyse de son patient : il l’a conduite jusqu’à ses propres limites, sans être sûr que le patient soit ou non allé au delà des limites de son analyste. Le déroulement du contrôle, lorsque le contrôleur « se tient d’abord à la fonction de psychanalyste », signifie pour une part importante la poursuite du travail d’analyse, mais il existe, selon les écoles et les analystes, des supervisions techniques qui servent au travail théorique du contrôleur. Freud n’échappa pas à cet écueil qui, à la fin de sa vie, s’intéressait davantage à l’avance de ses questions théoriques qu’à celle de ses patients. La supervision montre bien le problème que pose à toute instance ordinale des psychanalystes la notion d’après-coup. Son fonctionnement ne peut être ni obligatoire [19], ni prévisible, sous peine de devenir le garde-fou de la pratique et comme tel une sorte d’assurance qui empêcherait toute invention dans la cure.

La reconnaissance et l’habilitation impliquent aussi une sorte de cursus (séminaires, lectures, colloques, congrès…) qui pose au moins deux problèmes : son niveau de reconnaissance sociale et la durée de cette reconnaissance.

Le savoir avec saveur (du Sapio latin qui se différencie de Nosco) dont il s’agit pour le psychanalyste, ne peut justifier en aucun cas la hiérarchie que suppose un « diplôme » de psychanalyse [20].

La saveur de ce savoir est singulière et récuse tout postulat d’identité entre les élèves. En outre son efficace ne s’effectue que si la personne intègre les données de ce savoir à son identité, son accent et son histoire. C’est cette intégration que j’appelle « lecture » et qui, en tant que telle, vise à re-susciter la théorie psychanalytique dans ses points les plus vifs. Il semble donc difficile de juger de ce niveau d’intégration par des mesures d’évaluation quant à la durée et la quantité de ce savoir. Il est aujourd’hui un enjeu de formation qui concerne le témoignage du passage à l’analyste pour maintenir ouvertes les questions les plus vives de l’expérience analytique ; même si ces dispositifs permettent aussi une reconnaissance des écoles, ils n’ont d’intérêt que si celui qui témoigne a dépouillé l’image narcissique de son Moi de toutes les formes du désir où elle s’est constituée, pour la réduire à la seule figure qui, sous leurs masques, la soutient : celle du maître absolu, la mort [21]. Mais c’est l’après coup de ces témoignages qui établira la qualité de l’expérience.

En deuxième lieu, cette reconnaissance acquise (il reste à savoir par quel moyen), elle n’a pas de caractère pérenne, c’est la raison pour laquelle la psychanalyse n’est pas une profession, du moins pas une profession comme les autres. Soumis aux avatars de son désir inconscient, le psychanalyste reste responsable de son acte et de la chute de son désir d’analyste. Si l’acquisition de l’écoute analytique est graduelle, son maintien n’est pas promis à la pérennité : la pratique de la psychanalyse use.

e.— Vers une instance ordinale des psychanalystes  

« “Une instance ordinale ne peut être créée que par l’ensemble des personnes exerçant la profession.” »

Il s’agirait donc de trouver le consensus minimal, dégagé des querelles d’école, pour que tous ceux qui exercent la psychanalyse reconnaissent la nécessité d’une instance ordinale et y adhérent.

L’ensemble, ou tous ceux, car il n’est pas sûr qu’ils fassent « ensemble ». Il n’y a pas « commune mesure ». C’est là que réside le problème essentiel : l’instance ordinale, si elle n’est pas acceptée par l’ensemble des personnes exerçant la psychanalyse, c’est-à-dire par l’ensemble des institutions qui les représentent, se fondera sur un principe d’exclusion.

Il me semble, après ce parcours du document « Pour une instance ordinale des psychanalystes », que si elle devait exister, elle ne doit pas être identique à un « Conseil de l’ordre des psychanalystes ».

Sa spécificité demande, à mon sens, une préoccupation éthique qui puisse faire « Comité » séparée d’une instance juridique indépendante.

Or, cette séparation existe déjà ; les Écoles, Centres et Sociétés, sont des associations assujetties à la loi de 1901, qui réfléchissent à l’éthique de la psychanalyse, tentent de contribuer à la formation des psychanalystes et de publier les avancées théoriques issues de leur expérience. Certes, il n’y a pas de Comité unique, mais cette diversité permet encore d’établir un rapport singulier à la psychanalyse sans prétentions universalisantes.

S’il fallait une instance juridique, il faudrait considérer que l’URSSAF, les Impôts et les tribunaux ne sont pas compétents pour régler les problèmes économiques ou de procédure issus de l’expérience de la psychanalyse. Il faudrait penser que la loi de 1901, qui statue sur les associations à but non lucratif, ne constitue pas un cadre légal suffisant, et pour l’instant, rien ne le prouve.

À mon sens, la psychanalyse ne doit pas se prévaloir, à l’instar de la médecine, d’une instance juridique à part. Les psychanalystes, hors du champ de la cure, sont des citoyens responsables aussi de l’avenir de la cité. Il ne faut pas d’ordre pour qu’ils fassent bande à part.

3.— La situation juridique actuelle  

Au delà d’une réflexion consistante sur l’acte analytique, personne ne doit oublier que le psychanalyste dans la cité participe à la circulation de l’argent.

Le prix d’une séance de psychanalyse représente le coût d’une parole. Dans une société de tarifs, il est difficile de faire entendre — y compris aux psychanalystes — que le prix d’une parole n’a rien à voir avec un tarif, ni avec le niveau économique d’un patient, ni avec le besoin de la personne qui exerce comme psychanalyste de vivre ou de s’enrichir.

Si la psychanalyse n’est pas une profession, du moins pas une profession comme les autres, il peut sembler nécessaire de témoigner de ce en quoi le prix d’une séance comme représentation du coût de la parole de l’analysant ne constitue pas ou ne devrait pas constituer une plus-value pour l’analyste.

Il est vrai que cette situation, par définition ambiguë, reste problématique. En effet, le psychanalyste utilise l’argent et il n’existe pas de « bonnes mœurs » quant à cette utilisation qui puissent faire valeur universelle.

Depuis 1983, en France, la situation des psychanalystes au sujet de la plus-value, était partiellement résolue par une instruction de la Direction Générale des Impôts qui prévoyait que les prestations effectuées par les psychanalystes titulaires de certains diplômes de psychologie seraient exonérés de la taxe sur la valeur ajoutée.

L’État a besoin de cohérence. Pour les psychanalystes, cette disposition qui permettait de maintenir dans sa pureté la question du prix des séances, c’est-à-dire, en dehors de la plus-value, discriminait dans l’expérience de la psychanalyse ceux qui avaient des diplômes de psychologie et ceux qui n’en avaient pas.

Il est difficile d’admettre que la psychanalyse dépende de la psychologie ou de la médecine. Le 4 mai 1990, le Conseil d’État rend une décision qui annule l’instruction de 1983 et rend donc redevables de la TVA l’ensemble des psychanalystes non médecins.

La question de la TVA, soit de la taxe que l’État prélève sur la valeur ajoutée, ne peut pas se détacher de celle qui concerne le statut des psychanalystes.

En effet, ce qui semble insupportable du point de vue social, est le maintient de l’extraterritorialité de l’expérience psychanalytique ; dans un entretien, Serge Leclaire affirme :

« … L’extraterritorialité est un fantasme tout à fait sain, mais il est en contradiction avec ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. » [22].

Sans juger de l’aspect fantasmatique de l’extraterritorialité de l’acte psychanalytique, il me paraît essentiel de préciser que, fantasme ou pas, l’extraterritorialité est une condition de la psychanalyse. Si l’acte analytique consiste à provoquer un effet de vérité qui vient du réel, si le réel ex-siste, c’est-à-dire est en dehors de ce que la science ou même la langue peuvent contrôler, seule l’extraterritorialité de l’expérience, à l’interface entre le réel et la scène qu’est la réalité, rend possible la lecture de ses effets.

Au fond, c’est la pulsion qui est en dehors [23], et la psychanalyse, à maintenir son expérience dans l’extraterritorialité des ambassades, rend possible l’effet de vérité que livrent l’inconscient et le symptôme, et qui vient du réel.

Que l’État refuse d’exonérer l’ensemble des psychanalystes de la Taxe sur la Valeur Ajoutée est une affaire en cours, mais cela ne doit pas pousser les psychanalystes à normaliser leur acte, comme on normalise aujourd’hui les actes.

Au contraire, il s’agit de défendre et d’énoncer clairement la distance entre la pratique de la psychanalyse et la pratique de « soins » : il ne s’agit pas de renforcer le Moi mais de l’ouvrir à l’Insu ; cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait pas de bénéfice à tirer de la psychanalyse, mais qu’il est un effet de vérité sur lequel il ne s’agit pas de céder.

Si l’État a été capable de comprendre la différence entre l’Enseignement et la Formation (et la Formation professionnelle continue est exonérée de la TVA), il est à même de comprendre la différence entre la psychothérapie et la psychanalyse. Il ne me semble pas possible, par contre, de prétendre faire accepter à l’État une situation d’incohérence — si la psychanalyse n’est pas une pratique de soin, si elle n’est pas une pratique médicale, il ne peut pas y avoir deux poids, deux mesures : les psychanalyses exonérées de la TVA, et les psychanalyses prises en charge par la Sécurité Sociale.

Cela n’est pas l’affaire d’une instance tierce, mais de l’analyse des analystes qui les conduit à une position précise.

Pour réfléchir à la perspective de l’acte, dans une dimension éthique, il peut exister un espace inter-associatif où, sans enjeu de pouvoir ou d’audience, des psychanalystes différents soumettent leur différence à la réflexion éthique.

4.— Le moment de conclure  

Les mouvements actuels nous donnent à penser la place du psychanalyste dans la cité ; il ne s’agit pas de tous les analystes, mais des analystes formés par la pensée de Lacan. Les autres ne cherchent pas d’autre statut que celui que leur accorde la reconnaissance officielle de l’IPA.

Il ne me semble pas possible de dégager la question qui se pose aux psychanalystes de l’ensemble des problèmes qui se dégagent dans la société : il ne faut pas que le psychanalyste se dote d’une instance tierce, mais qu’il se donne les moyens de maintenir l’éthique de la psychanalyse, comme tiers en tension qui subvertit l’éthique politique et la morale sociale.

Pour cela les psychanalystes devront se dégager d’un statut de notabilité, pour témoigner de la division de sujet qui fonde une éthique de la différence et un rapport à la castration. Cela n’est pas l’affaire des psychanalystes, mais, comme dirait Françoise Dolto, des citoyens analysés.

C’est aux nouveaux savoirs que dégagent les avancés technologiques, avec l’illusion qu’ils peuvent engendrer de ne pas manquer ou de ne rien manquer, que s’adresse une position d’analysant :

« … L’effet de vérité qui se livre dans l’inconscient et le symptôme exige du savoir une discipline inflexible à suivre son contour, car ce contour va au contraire d’intuitions trop commodes à sa sécurité.
Cet effet de vérité culmine dans un voilé irréductible où se marque la primauté du signifiant, et l’on sait par la doctrine freudienne qu’aucun réel n’y prend sa part plus que le sexe. Mais le sujet n’y a sa prise que surdéterminée : le désir est désir de savoir, suscité d’une cause connexe à la formation du sujet, moyennant quoi cette connexion ne tient au sexe que d’un biais gauche. Expression où l’on reconnaît la topologie dont nous tentons de la cerner. » [24].

C’est cette position que le psychanalyste rappelle, de sa place, dans l’espace de la cité. C’est cette position qui doit demeurer en termes d’extraterritorialité pour maintenir son tranchant et ne pas sombrer dans l’illusion philosophique. C’est, enfin, le statut de la souffrance, du désir-en-souffrance, et non du désir-qui-doit-être-soigné, que les psychanalystes en association peuvent maintenir, s’ils se dégagent d’une demande de reconnaissance pour s’occuper plus de leur acte que de leur être.

Voilà ce que j’écrivais pour la revue de Joël Dor en 1990. Comme vous pouvez le constater il y est question de beaucoup de points qui se retrouvent aujourd’hui entre les lignes du Docteur Vasseur, de J.A.M. et d’autres qui se manifestent.

Qu’est-ce qui a changé ?  

L’amendement Accoyer n’est pas seulement, selon ma lecture, la mise en œuvre d’une disposition de contrôle des psychanalystes ou d’une limitation des activités sectaires sous prétexte de psychothérapies, mais tout autant la préparation d’une habilitation des psychologues à la distribution de psychothérapies et éventuellement de psychotropes (cela sous contrôle médical et pour parer à la diminution des psychiatres, et selon le projet américain auquel la santé publique française est affidée depuis le DSM).

En effet, la diminution du nombre des psychiatres et la pléthore de demandes qui les envahit, justifierait de la création d’un statut du psychothérapeute : cela permettrait d’augmenter le nombre des praticiens (en y ajoutant les titulaires d’un diplôme de psychologue et, peut-être, certains réeducateurs, infirmiers et assistantes sociales) et de diminuer le coût des actes. La psychothérapie deviendrait ainsi un acte de réduction d’un handicap et les psychothérapeutes seraient sous contrôle des indications médicales. Toute psychothérapie pourrait être remboursée, mais le nombre des séances et le montant diminueraient par le biais du contrôle.

Mais parler de « psychothérapie » lorsqu’on est psychanalyste relance la question des psychothérapies psychanalytiques (texte de Freud à Budapest sur les « Voies nouvelles ») et sur les « effets » de la psychanalyse.

— D’une part, il n’est pas possible de dire aujourd’hui qu’une psychanalyse ne produit pas des effets thérapeutiques : elle vise une modification du sujet (de l’inconscient) dont le déplacement offre un « bénéfice » à la personne qui s’y assujettit. Et cela peut être compris dans le langage quotidien comme effet thérapeutique ou du côté du « mieux être ».

Je crois donc que la rencontre analytique produit des effets parmi lesquels certains pourraient être dits “thérapeutiques”. C’est une distinction importante à faire pour séparer le champ propre à l’expérience de la psychanalyse, qui reste extraterritorial, et celui de son extension dans la société, qui reconnaît et désigne ce que cette expérience produit comme “soin”. C’est une question qui s’offre au choix de l’analyste lorsqu’il précise son écoute : soit il spécifie la motivation de la demande d’analyse par l’existence de symptômes, soit « par une “souffrance névrotique”, quitte à rester dans une certaine imprécision » [25]. Ainsi, une partie des effets de la cure analytique est entendue dans le champ social comme thérapeutique. Pour autant, cette lecture ne différencie pas une hiérarchie des effets de celle-ci, dont l’expérience nous montre qu’ils sont de nature différente, même si leur assemblage se produit d’une liaison précise et difficile à dénouer sans l’artifice de la construction théorique.

— D’autre part, ce bénéfice ne peut pas être lu en termes de normalisation sociale ou d’adaptation ; le déplacement que propose la psychanalyse est singulier et s’adresse au sujet dont il vise à subvertir le rapport au désir (de la répétition du symptôme à la création d’un nouveau rapport à la vie).

« Au commencement de la psychanalyse est le transfert » [26], et c’est précisément par ce phénomène singulier que la psychanalyse opère, sans oublier toutefois que ce qui en fait une expérience originale et singulière c’est certainement la dissolution de celui-ci, qui figure le terme, et l’ouverture à des effets de temps dans son après-coup. C’est cette expérience qui, dans sa radicalité, isole la psychanalyse de la thérapeutique [27].

Si le psychanalyste pouvait être désigné comme « psychothérapeute », ce serait à condition d’y ajouter qu’il refuse l’idée d’asepsie, de prophylaxie et de bonne conduite thérapeutique… Il institue son désir comme « messager de l’absent », et la parole qu’il préserve, dans le creux de son écoute, s’adresse à la vérité plus qu’à la science.

Un psychanalyste sait qu’il ne peut pas tout écouter, il sait aussi que parfois ses erreurs sont le moteur de l’analyse, comme il sait que c’est une part de sa propre folie qui peut lui permettre d’accompagner des personnes psychotiques jusqu’au bord du monstrueux pour y refermer leur folie dans un espace suffisamment clos.

La psychanalyse restera donc soumise à la contradiction de ceux qui veillent à l’adaptation du plus grand nombre à la loi des hommes. Elle ne gagnera jamais rien à céder aux résistances sociales, à l’opportunité de son prestige, ni même à la nécessité de sa préservation. C’est pourquoi il lui faut assumer le “risque de disparaître”.

Défendre la “psychanalyse laïque” consiste à refuser la récupération sociale par les tenants du Droit.

De manière concrète je ne vois pas aujourd’hui d’autre solution que celle qui consisterait :
— à défendre la spécificité de la psychanalyse par rapport à d’“autres psychothérapies”. C’est-à-dire à exiger que sa spécificité soit reconnue comme différente des pratiques dites de suggestion.
— à continuer de défendre la médiation des institutions psychanalytiques pour l’habilitation des psychanalystes en exercice (ce qui, déjà, est une concession considérable, car l’habilitation d’une association psychanalytique ne constitue en rien une garantie de l’écoute au delà de ce qu’on pourrait nommer la « prudence sociale »).

Rien n’interdit aux psychanalystes de se doter d’instances inter-associatives pour échanger leur expérience, mais gardons nous d’instances ordinales ou représentatives. Chaque aventure psychanalytique est singulière et la souffrance du sujet ne peut advenir à la parole qu’au prix d’un transfert où l’analyste doit aussi payer des mots (interprétation), de sa personne (transfert), de son jugement le plus intime (le parcours de sa propre analyse).

C’est le prix à payer pour que la question des psychanalyses, par rapport aux psychothérapies, continue de nourrir un débat pour la vérité, hors les lieux d’intérêt qui sont présidés par la question de la jouissance (de titres, de biens, de la parole des autres…).

Je disais que la psychanalyse opère par le biais d’un savoir dont la saveur ne tient pas à la quantité de connaissances mesurables.

Elle ne peut donc pas être une affaire universitaire et, même si la psychanalyse doit, selon moi, avoir une place à l’Université, il reste à questionner la possibilité d’être, en même temps, sur la chaire du savoir (Professeur) et d’organiser les pouvoirs que cela octroie, et dans le désêtre de l’écoute et la destitution subjective que cela implique (psychanalyste).

La présence du psychanalyste à l’Université me semble devoir être faite d’ouverture, et chacun de ceux qui s’y risquent doit pouvoir trouver le moyen de faire avec cette double position qui nous fonde à lui demander de témoigner sur un point : si l’analyste doit être deux pour inclure celui qui théorise les effets qu’il produit, est-ce qu’il existe une équivalence entre l’acte de théorisation universitaire et l’acte de théorisation du psychanalyste ; si tel n’était pas le cas, comment la même personne pourrait-elle faire face à ces deux processus de théorisation si différents ?

C’est une question difficile qui concerne les psychanalystes ; la présence de la psychanalyse à l’Université est aussi un moyen de maintenir un discours d’ouverture dans les lieux où se forment les futurs praticiens de la Santé Mentale, sans lesquels l’écoute de l’inconscient risquerait de disparaître des institutions psychiatriques ou du Travail Social.

Le problème de la psychanalyse à l’Université touche tangentiellement à l’amendement Accoyer, en ceci qu’il propose d’instrumenter les habilitations des psychothérapeutes par les Universités (psychologues, psychiatres, etc.).

L’essentiel de la chose me semble ailleurs : la psychanalyse ne s’adresse à la science qu’à travers la question de la vérité. Cette vérité en son opacité, le voilé où sa recherche culmine, est-ce qu’elle peut s’exercer dans d’autres lieux que ceux où la parole se libère et résiste contre la répression ? Peut-on institutionnaliser la reconnaissance de la psychanalyse ? Le psychanalyste ne gagnerait-il pas à rester alerte y compris au bord de son institution analytique pour la subvertir encore et encore ? Quel statut pourrait « garantir » le psychanalyste et le psychanalysant contre l’effet de vérité qui le bouleverse et transforme ses certitudes en question, en actes à venir pour donner consistance à son désir ?

Restons donc éveillés, vigilants, pour que le moi entr’aperçoive qu’il n’est pas le maître de la demeure.

Alors, bien sûr, il convient de dire un mot sur ce que quelqu’un qui est, en même temps, héritier légal de Lacan, patron universitaire et, si j’en crois Jean-Pierre Elkabbach, « un psychanalyste prestigieux », tente de préserver autant dans un article publié par Le Monde que dans l’entretien organisé par la chaîne parlementaire.

Le texte de Jacques-Alain Miller me semble sérieux, pondéré, sage en un mot.

Utile aussi pour le consensus des psychanalystes en danger de contrôle : l’objet de la psychanalyse est, précisément, ce qui manque à la science… Nommons-le « a », dit-il par une pirouette où il propose de désigner ainsi, chez Freud, ce que Lacan nommera, par la suite, « a » lui-même, pour construire dans sa théorie la fonction de l’objet perdu cause du désir.

Pourquoi pas ? C’est, je crois, l’expression d’une habileté oratoire, d’une rigueur philosophique et d’une opportunité communicationnelle, qu’il met au service de tous par delà les écoles, les idéologies de formation, voire des pratiques des psychothérapeutes non diplômés… De cette manière il pourrait servir et s’offrir à une place que beaucoup souhaitent depuis longtemps pour unifier la dispersion des psychanalystes, lacaniens et autres. Une dispersion qui fait, comment dire ? Qui fait désordre.

Mais il demeure une sensation étrange, par delà le brillant du normalien agrégé, du patron universitaire, et cette étrangeté me semble nuire, non pas, bien sûr aux psychanalystes défendant leur communauté d’intérêts, mais plutôt à cette communauté d’expérience dont les psychanalystes s’autorisent pour maintenir ouverte « l’huître de l’inconscient », cette chose étrange qui procède par clins… dont l’ouverture n’est pas garantie à jamais et dont la fermeture se forge, allez donc savoir, là où l’on s’y attend le moins. Au lieu même où les psychanalystes défendant leur statut en viendraient à faire de la communication, soit à promouvoir de la psychanalyse sans l’inconscient, l’insu, la trouvaille heureuse, la surprise, ce qui tombe dans le corps de manière inattendue et nous confronte à une vérité ambiguë, « douce-à-mère » et réciproquement.

Qu’entend-t-on par « l’idéal universitaire traditionnel » ? S’agit-il de préserver une position universitaire non traditionnelle qui serait différente du seul fait d’être soutenue par quelqu’un se prétendant en position d’analyste ? Ce serait terrifiant. Si l’analyste naît de l’existence d’une demande qui lui assigne une place, l’analyste qui se dit analyste en cours de Maîtrise, ne peut qu’être sollicité en tant que Maître. Je ne vois pas d’autre attitude, face à l’idéal universitaire traditionnel, que celle de l’analysant, celui qui vient soutenir, dans le lieu du savoir universitaire, sa propre expérience du « ce n’est pas ça », qui convoque chacun à chercher, dans les anfractuosités de la connaissance, les ouvertures où se niche cette saveur différente dont il peut faire récolte.

Que demandent les psychanalystes à l’État ? Si leur pratique n’est pas subventionnée, l’État n’aura rien à dire de leur exercice. La question n’intervient que lorsqu’ils utilisent d’autres fonctions et d’autres droits, avec la tolérance jusqu’ici admise et non nommée. Le psychanalyste qui est aussi médecin peut s’il le souhaite recevoir ses analysants comme s’ils étaient malades et délivrer dès lors des feuilles de soin.

C’est une question difficile et qui touche à l’éthique de la psychanalyse. La demande qu’adresse un sujet en souffrance passe aussi par la douleur d’une personne. Lorsque l’analyste est aussi médecin, pourquoi ne ferait-il pas usage de l’ensemble de ses possibilités, pour ouvrir la personne à une demande d’analyse ? Autre chose serait de gérer son installation libérale avec l’avantage que confère la possibilité d’offrir un service peu coûteux parce que subventionné par l’État.

Les choses ont bien changé depuis les années 70, et la démocratisation de la psychanalyse, entraîne des conséquences qui touchent à la gestion, voire à la possibilité même de son exercice par tous ceux qui le désirent.

Du temps où je débutais mon analyse, ces deux questions étaient déjà à l’ordre du jour. La place de la psychanalyse à l’Université et la rupture nécessaire entre la cure psychanalytique et le traitement médical de la souffrance d’avoir une âme [28].

Une psychanalyste faisait partie des cadres enseignant dans ma section et son discours était nettement différencié du discours universitaire. L’étudiant que j’étais (d’une université de Sciences de l’Éducation, pas du tout traditionnelle) en a été décapé, en apprenant à se méfier de toute tentative de totaliser le savoir de la psychanalyse dans l’émission universitaire (entreprise de colonisation de la pensée, disait-elle).

À la même époque, dans son mémoire de psychiatrie, quelqu’un qui était alors mon contemporain (avant de rejoindre d’autres causes) écrivait « l’univers s’y terre » pour parler de l’Université. La docte ignorance [29] était prônée et le dire du psychanalyste était à joindre aux « jaculations mystiques » [30].

Lorsque l’analyste avait fait des études de médecine ou de psychologie, il importait, avant qu’il s’autorise de la psychanalyse, qu’il puisse mesurer la distance d’avec la fonction et les titres que son savoir mesuré lui avait octroyés, pour en témoigner ensuite. Au fond qu’il renonce à la position de maîtrise que ses diplômes lui conféraient.

Il était rarissime que le psychanalyste par ailleurs médecin donne des feuilles de remboursement à ses analysants et, lorsque ceci arrivait, c’était durant un temps seulement, et marquait, souvent, le passage d’une demande de soin (avec feuilles) à une demande d’analyse (sans feuilles). C’est ainsi que certains analysants parlaient du temps premier de leur thérapie et de leur passage en analyse.

Le Docteur Vasseur sourit de « notre affolement » et je crois qu’il n’a pas tort sur un point :

En quoi cet amendement concerne-t-il les psychanalystes ?

En rien, tant qu’ils ne prétendent pas faire partie du réseau qui organise en France le système de santé [N.d.r. LTA.frdm.fr : pour ce qu’il en est de différent du texte législatif finalement adopté le 30 juillet 2004, sans rien faire perdre de son intérêt au texte de 2003 ici présenté, cliquer ici]. Mais, dès lors qu’ils prétendent jouir des prébendes que l’État consacre à la santé des citoyens et du prestige dont il entoure ses docteurs et ses notables, il est normal qu’ils subissent le contrôle de ceux qui l’organisent et le gèrent (Ellul différencia fort bien le droit d’exercice ou de fondation et celui d’utilisation dont le corollaire est le contrôle social). Il convient de maintenir ouvert l’espace de fondation, de continuer de créer de nouveaux espaces, pour parer à la folie hyper-législative dont nos gouvernants habillent leur impuissance à soutenir une praxis [31]. Fonder, comme le suggère Roudinesco : « Et peut-être chacun voudra-t-il un jour, porté par la mystique de la langue lacanienne, créer autant d’écoles, de revues, de collections, d’opuscules ou de groupuscules que Lacan a fabriqué de néologismes. [32] ».

J.A.M. parle du psychanalyste issu, d’après Foucault, de la vieille pratique de la confession… Mais quel est le statut social de notre illustre prédécesseur, le prêtre confesseur aujourd’hui ? Il a la place du saint, errant dans la cité fort de son atopie. Il ne demande rien et n’exige pas d’aumône. Nul statut de notabilité n’habille sa présence, et son « bon conseil » ou son « euboulia » ne repose que sur la foi d’une parole dont il s’est fait un peu dupe.

Notre analyste prestigieux (puisqu’il ne récuse pas la formule) craint que la suppression des lieux d’écoute labellisés ne fassent resurgir le cortège des passions et des lieux sectaires qui proliférèrent au XIXe… Mais alors, il s’agirait pour l’État de considérer les pratiques de l’écoute comme éléments de contention sociale ? La psychanalyse fonctionnerait-elle aujourd’hui comme une machine à normaliser ? Faut-il donner raison à Didier Éribon lorsqu’il prétend que la psychanalyse est un « rouage du pouvoir » [33] ? En effet, l’a-scientificité de la psychanalyse [34] est un élément indispensable à sa dissociation de la psychiatrie, et Didier Éribon fait un amalgame lorsqu’il prétend que la psychanalyse à réussi à « faire oublier » (faut-il entendre : refouler ?) son origine.

Pour ce qui concerne ma pratique (non médecin, non psychologue…) je ne vois pas ce qui me différencie du « charlatan » hormis mon rapport à l’éthique du désir et ma formation de psychanalyste pour participer d’une pratique de bavardage [35].

Pour ce faire, je ne demande rien à l’État (sauf de ne pas payer une TVA qui me situerait du côté de la valeur ajoutée, soit de la jouissance, alors que mon écoute s’exerce dans un lieu que n’habite pas la jouissance). Je témoigne de ma position d’analyste dans l’institution qui m’accueille et qui, pourtant, ne peut garantir que la reconnaissance de la parole que j’y ai soutenue.

Les demandes que je reçois partent d’un transfert pré-existant à l’analyse, puisque quiconque pourrait s’adresser aujourd’hui à un analyste médecin qui lui ferait, par la tolérance de la CPAM, des feuilles de remboursement sous la figure de la maladie. Lorsqu’une personne n’a pas les moyens, j’ajuste — comme pour toute autre et comme tant d’autres — mon tarif au prix de son désir, et je ne m’en porte pas plus mal.

Que nous faut-il accepter de perdre pour que l’ouverture de l’inconscient demeure ?

Peu-être faudra-t-il que notre rapport à la Loi se fonde dans la subversion au lieu de prétendre s’immiscer, pour se faire une place, du côté du consensus et du contrat social.

D’ailleurs il y a, dans les institutions de santé Mentale et de Travail Social, de nombreux praticiens analysés, dont le travail d’écoute fait honneur à la psychanalyse et qui ne sont pas du tout concernés par cet amendement.

Il y a des pratiques privées de psychanalyse qui ne demandent rien à l’État et qui, du coup, ne sont pas concernées par son contrôle.

Et puis il y a, surtout, les formations de l’inconscient — ne tombons pas dans la tentation d’une psychanalyse sans l’inconscient et sans interprétation, n’est-ce pas ?

Ces formations de l’inconscient sublimes et monstrueuses, rieuses aussi dans l’amertume d’une souffrance — interminable comme la foudre — et qui, à l’instar des hystériques, vous saluent bien ! [36]


sur site Oedipe.org


Loci interretialis :
— http://www.oedipe.org/fr/actualites/garateaccoyer
Typographie : la typographie du texte, passablement dégradée par des copies informatiques y compris par endroits la ponctuation, a été ici restituée au mieux la plus classique. (Retour au début de l’article)



[1] Soit : ce rapport au manque et à l’impossible que nous appelons la castration.

[2] Lacan Jacques ; Séminaire « R.S.I. » (inédit), leçon du 10 décembre 1974. Transcription à partir de l’original enregistré.

[3] Ibid., leçon du 17 décembre 1974. Transcription à partir de l’original enregistré.

[4] Ibid.

[5] Revue L’Ane (Le magazine freudien), no5, mai-juin 1982, « Les psychanalystes devant la demande sociale », page 11.

[6] Ibid. page 13.

[7] Ibid. page 14.

[8] Je parle de l’École de la Cause Freudienne, du CFRP, des Cartels Constituants et de l’École Lacanienne de Psychanalyse. La liste n’étant pas exhaustive, mais ces quatre groupes disposant d’un nombre élevé d’adhérents et de moyens éditoriaux qui assurent la diffusion de leurs idées.

[9] Freud S., « Les voies nouvelles de la thérapeutique », in « La technique psychanalytique », PUF, Paris 1953 : « … Notre vénéré ami américain, J.J. Putnam, dont le pays nous est actuellement si hostile, nous pardonnera aussi de ne pas partager son opinion, lorsqu’il prétend que la psychanalyse doit se mettre au service d’une conception philosophique particulière de l’univers qui obligerait le patient à s’élever moralement. À mon avis ce ne serait là qu’une sorte de tyrannie voilée par la noblesse du but à atteindre. »

[10] Ce sont des questions qui impliquent une réflexion éthique rigoureuse et fondée que nous tentons de mener en séminaire à Bordeaux depuis 1982 autour de Max Cocoynacq.

[11] J’extrais, pour les commenter, des paragraphes (saignés et en italique) issus du Document adressé à tous les psychanalystes exerçant en France.

[12] Lacan Jacques, Séminaire sur « L’Angoisse » (inédit). Leçon du 5 juin 1963.

[13] Freud S., in « La question de l’“analyse laïque” » : « L’exigence que seuls les médecins aient le droit d’analyser répond donc à une attitude nouvelle, et en apparence plus amicale, envers l’analyse — si elle arrive à échapper au soupçon de n’être qu’un rejeton plus ou moins défiguré de l’attitude primitive… » ; in Reik Theodor, « Lettre de Freud du 21 août 1937 » : « …si sa sympathie et son opinion oscillent entre deux tendances, le mieux serait pour elle de ne pas créer une, mais bien deux fondations qui resteraient indépendantes l’une de l’autre… ».

[14] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » ; in « Écrits », Seuil, Paris 1966 : « Je mettrai donc l’analyste sur la sellette, en tant que je le suis moi-même, pour remarquer qu’il est d’autant moins sûr de son action qu’il y est plus intéressé dans son être ».

[15] Postel J., « Genèse de la psychiatrie » ; Éditions Le Sycomore, Paris 1981 : « … La scientificité n’est qu’une rationalisation apportée pour cacher un rapport de classe où la violence est entièrement confisquée à l’usage du “bon docteur” défenseur de l’ordre social dont la santé est une caractéristique importante… ».

[16] Cette comparaison entre le sujet de la communication et le sujet de l’inconscient est issue de l’exposé de Noëlle Frèdefon sur l’éthique de la communication au séminaire de Max Cocoynacq à Bordeaux, en 1990.

[17] Laloue R., « Le provisoire et le clandestin » in Cahiers Confrontation no6, Aubier, Paris 1981 : « Le statut œdipien du langage est le passager clandestin obligé de la cure analytique. Soumission et séduction se partagent également les modalités cliniques d’exercice de ce clandestin. On saisit là l’absolue nécessité d’une certaine clandestinité de la pratique psychanalytique pour échapper à la mainmise institutionnelle que promeuvent des adjudants-chefs de la psychothérapie de surcroît boulimiques de pouvoir… ».

[18] Rappelons à cet égard le travail de Mc Laughlin J.T. : « L’analyste didacticien Indépendant. L’Analyse et l’Institut » in « Dix ans de psychanalyse en Amérique », Collection « du Fil Rouge », PUF, Paris 1981, et les questions que soulève, pour la tâche d’habilitation, son attitude de NRTA (Analyste qui ne fait pas de rapport sur les cures de ses patients).

[19] Safouan M., « Jacques Lacan et la question de la formation des analystes », Seuil, Paris 1983 : « … À titre d’exemple, Bernfeld cite sa propre expérience. En 1922, il a eu avec Freud une discussion autour de son projet de s’installer à Vienne comme analyste praticien… Bernfeld a demandé à Freud si cette préparation [l’analyse didactique] était souhaitable pour lui. La réponse ne s’est pas faite attendre : “C’est absurde, dit Freud. Allez-y. Vous allez certainement avoir des difficultés. On verra à ce moment-là ce qu’on peut faire pour vous tirer d’embarras.” »

[20] Laplanche Jean, « Problématiques » T. IV, PUF, Paris 1981 : « … Il n’en reste pas moins que toute vérité peut, certes, se figer en savoir, mais il n’est pas d’émergence de la vérité sans la base de départ d’un certain savoir… ». Cette réflexion ne justifie pas pour autant l’existence légitime d’un DEA de psychanalyse, catégorie de diplôme administratif à des buts de « confirmation » des étudiants.

[21] Lacan Jacques, « Variantes de la cure type », « Écrits », Paris, Seuil 1966. p. 348.

[22] In « Mettre de l’ordre dans la psychanalyse », Esquisses psychanalytiques no14, Automne 1990 : Entretien réunissant Patrick Guyomard et Serge Leclaire, présenté par Alain Finkielkraut dans le cadre de l’émission « Réplique » diffusée par France Culture le 24 février 1990.

[23] Lacan Jacques, « Position de l’Inconscient », in « Écrits » page 847, Paris, Seuil 1966 : « … Cette conception se met à l’épreuve à reconnaître la structure de montage que Freud à conférée à la pulsion et à l’y articuler. La référence à la théorie électro-magnétique et nommément à un théorème dit de Stokes, nous permettrait de situer dans la condition que cette surface s’appuie sur un bord fermé, qui est la zone érogène, la raison de la constance de la poussée de la pulsion sur laquelle Freud insiste tant… ».

[24] Lacan Jacques, « D’un dessein », in « Ecrits », Paris, Seuil, 1966, page 365.

[25] Cf. Castoriadis-Aulagnier, Piera, « Le travail de l’interprétation, la fonction du plaisir dans le travail analytique », in « Comment l’interprétation vient à l’analyste, Journées de Confrontation », Aubier-Montaigne, Paris 1977, p. 17.

[26] Lacan, Jacques, « Proposition du 9 octobre 1967, sur le psychanalyste de l’École » (deuxième version), Scilicet, 1968, no1, p. 14-30.

[27] Ibid. C’est me semble-t-il, le témoignage de ces effets de temps dans l’après-coup de l’analyse, qui est entendu à Espace Analytique dans les Jurys d’association.

[28] Lacan, Jacques, « Conclusions aux Journées d’Étude de l’École freudienne de Paris, 9 novembre 1975 » : « Il y a quand même quelque chose que je voudrais dire, c’est que ce n’est pas, me semble-t-il, tellement hors de saison de vouloir en parler puisqu’en somme, évidemment sous un autre nom, sous le nom de ce que vous m’avez vu ni plus ni moins annoncer cette année sous le titre du sinthome, orthographe ancienne, orthographe d’avant le XVe siècle, orthographe incunable, j’entends par là qui n’est attestée que par les premiers volumes imprimés, j’entends avancer que le sinthome, c’est de souffrir d’avoir une âme. C’est la psychopathie à proprement parler, en ce sens qu’une âme, c’est ce qu’il y a de plus emmerdant. L’accablement sous lequel vivent presque tous les hommes de nos jours ressortit à ceci d’avoir une âme dont l’essentiel est d’être symptôme. ».

[29] Nicolas de Cues, « Trois Traités sur la docte ignorance », F. Bertin trad., CERF, Paris, 1991. Voir aussi, Lacan, Jacques, « Variantes de la cure type », 1955 : « Alors pourra être entendue l’extrême réserve avec laquelle Freud introduit les formes mêmes, depuis lors plus communément reçues, de la “cure-type”, en ces termes : “Mais je dois dire expressément que cette technique n’a été obtenue que comme étant la seule appropriée pour ma personnalité ; je ne me hasarderais pas à contester qu’une personnalité médicale constituée tout autrement pût être amenée à préférer des dispositions autres à l’endroit des malades et du problème à résoudre.” (in “Conseils au médecin pour le traitement psychanalytique” : passage traduit par l’auteur de cet article). Car cette réserve alors cessera d’être reléguée au rang de signe de sa profonde modestie, mais sera reconnue pour affirmer cette vérité que l’analyse ne peut trouver sa mesure que dans les voies d’une docte ignorance. ».

[30] Lacan, Jacques ; « Le Séminaire, Livre XX, Encore », Leçon VII du 20 février 1973 : « Ce qui se tentait c’était de ramener cette chose que j’appellerai pas du tout du bavardage ni du verbiage, toutes ces jaculations mystiques qui sont en somme, ouais, qui sont en somme ce qu’on peut lire de mieux, tout à fait en bas de page, note : y ajouter les Écrits de Jacques Lacan, parce que c’est du même ordre… ».

[31] Lacan, Jacques ; « La direction de la cure et les principes de son pourvoir », 1958 : « Nous entendons montrer en quoi l’impuissance à soutenir authentiquement une praxis se rabat, comme il est en l’histoire des hommes commun, sur l’exercice d’un pouvoir. »

[32] Roudinesco, Élisabeth ;  »La liste de Lacan, inventaire de choses disparues« . Publication de la Bibliothèque Nationale de France.

[33] Éribon, Didier ; « Un cours de Michel Foucault, À l’origine de la psy », Le Nouvel observateur no2034 du 30 octobre 2003, p. 118 : « Car si Foucault ne fait que quelques allusions à Freud, on comprend que c’est la prétention de la psychanalyse à être une discipline scientifique qu’il entend ruiner, en la réinscrivant dans la filiation de la psychiatrie du XIXe siècle et en la ramenant au statut d’un rouage du pouvoir qui aura simplement réussi à faire oublier son origine. ».

[34] Dans un article remarquable, Alain Vanier montre l’importance du travail de Joël Dor à ce sujet : « Partant du constat que le travail d’objectivation scientifique exclut – par principe – la subjectivité, et ne peut donc inclure la psychanalyse, il montre comment la question du sujet n’est résolue que de façon idéale dans la science. Ce faisant, il remet en cause tout spécialement le programme épistémologique de l’empirisme logique anglo-saxon, traduction la plus achevée de cet idéal d’exclusion du Sujet. Pour réintroduire ce dernier, avec la psychanalyse, dans le champ du savoir, il avance le concept de paradoxalité instauratrice, qu’il voit déjà à l’œuvre dans les mathématiques grecques avec la notion de “continu”. Par analogie avec la raisonnement d’Eudoxe réintroduisant les irrationnels dans le système des nombres, d’où les Grecs les avaient exclus en raison de leur nature incommensurable, il propose d’attribuer à la psychanalyse une valeur paradoxale fondatrice au regard du champs clos de la scientificité. ». In Encyclopædia universalis, Dor, Joël, « À propos de L’a-scientificité de la psychanalyse », 2 vol., Éditions universitaires, Paris, 1988.

[35] On sait que, par ailleurs, Lacan définissait la psychanalyse comme une pratique de bavardage : « le bavardage… une respiration du langage ? Voilà… toujours et encore le poumon… le poumon poumant. Le poumon, vous dis-je ! ».

[36] Chauvelot, Diane, « L’hystérie vous salue bien ! », Collection L’Espace Analytique, Denoël, Paris 1995.


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