20070306 Psychanalyse : l’exclusion annoncée ?

Textes postés sur le « forum Oedipe », mars 2007
Document du mardi 6 mars 2007
Article mis à jour le 7 décembre 2009
par  frdm

<< J’avoue que je trouve assez navrant ces cohortes d’étudiants en psycho qui prétendent en fin de cursus connaitre la psychanalyse, sans jamais avoir mis le dos sur un divan. Et sans avoir l’intention de le faire : trop long, trop cher, et puis, pour certains, c’est un truc de "vieux"… (soixanthuitards, la génération de papa-maman).
La psychanalyse enseignée très "officiellement" à l’université devient ainsi comme un objet consommable, utilitaire, comme une sorte de "patrimoine" culturel, dont il faut bien avoir entendu parler pour ne pas paraître inculte, et basta.
C’est "utile" d’en connaitre vaguement quelque chose… (…)
Ceci étant, c’est l’éternel dilemme : supprimer son enseignement en fac, ne serait-ce pas comme nier que c’est l’origine essentielle des approches "psys" aujourd’hui ? Ne serait-ce pas, par exemple, comme si on enseignait les Arts appliqués en supprimant les Arts plastiques des cursus… : dans cet exemple, tout le monde crierait au scandale. >> – Nathalie Cappe

Comment la psychanalyse peut-elle se retrouver virée de l’université ? C’est, là comme ailleurs, une question qui met deux ou trois générations à se constituer.
Il y a, aujourd’hui, une question, qui n’est plus celle de la survie, mais de la vie elle-même de la psychanalyse à l’université. Je veux dire par là que se poser la question uniquement en terme de survie, c’est instaurer un protocole compassionnel pour agonisant.
Pourquoi ? Tout cela est effroyablement mécanique. L’enseignement dépend aujourd’hui des équipes de recherche, ou de ce qui s’intitule comme tel.
La survie et la vie de la psychanalyse à l’université passe donc, non pas seulement par le maintien d’enseignements et d’enseignants aptes à en dire quelque chose, mais par la volonté de se constituer en tant qu’équipe, de groupe de recherche rassemblé autour d’axes de travail. Or, ce qui peut se mettre au travail aujourd’hui, interroge les fondements même de la notion de sujet, aux prises avec le vaste processus de désubjectivation que constitue la confusion généralisée de la science en scientisme, et de la perversion contemporaine du rapport éthique à autrui.

(…) Les UFR de psychologie, toujours en quête d’un maître pour asseoir paradoxalement leur « indépendance », le trouvent aujourd’hui dans tout ce qui destitue le sujet en le constituant comme objet. Objet d’expérimentation, objet de consommation, objet de toutes les ambitions…
La promotion de modèles prétendant se référer à la science pour se tailler une place au soleil dans le domaine de la psychologie clinique et de la psychopathologie, s’appuie allègrement sur l’idéal contemporain d’un rapport à soi-même et à sa propre souffrance psychique faisant fi de la nécessaire subjectivation de cette souffrance.
Ainsi, la première violence faite au sujet venant s’adresser au tenant de ces modèles scientistes est de lui imposer une objectivation de sa souffrance, sur le même moule que la maladie médicale (pour reprendre le titre d’un ouvrage de Jean-Pierre Lebrun).
C’est donc à une conception ontologique de la souffrance psychique (un « en-soi » d’une souffrance que l’on peut dès lors considérer indépendamment du sujet qui la vit) que s’attèlent aujourd’hui ceux qui prennent le pouvoir dans les UFR de psychologie, et particulièrement dans le domaine de la psychopathologie.
Ce paradigme s’appuie, en le méconnaissant, sur une séduction généralisée promettant au sujet une objectivation de sa souffrance, suivie dès lors d’une prise en charge de cette souffrance constituée comme objet par nos chers savants. Pour le dire plus simplement, l’idée implicitement véhiculée tient à ceci : on « attraperait » donc une dépression ou une schizophrénie comme on « attraperait » une grippe ou un cancer. À partir de là, évidemment, le sujet n’y est littéralement pour rien. Il n’y est pour rien, non pas que cela laisserait entendre une causalité culpabilisatrice dont la science le délivrerait, mais il n’est strictement en rien concerné (au sens heideggerien du concernement) par ce qui lui arrive.
Or, même dans le domaine purement médical, dans les atteintes liées aux maladies somatiques mortelles, la clinique quotidienne ne cesse de montrer que la subjectivation est et reste l’axe de travail le plus pertinent et efficient face à l’expropriation du corps et aux ravages de la réduction du corps de désir au corps de besoin (réduction nécessaire pour suivre les traitements contre le cancer, mais pas sans effet immédiats et à long terme sur le sujet lui-même).
Les scientistes ont alors beau jeu de récupérer à leur compte une déculpabilisation facile en confondant causalité psychique et causalité physique.
La psychanalyse à l’université constitue donc le seul rempart, à mon sens, pour rappeler contre vents et marées, que la cause du sujet, je veux dire ce qui cause et continuera toujours de causer le sujet, n’a strictement rien à voir avec l’enfermement déterministe faussement déculpabilisant dans lequel on voudrait le cloisonner.
À partir de là, situer la question en terme de « pluralité des paradigmes », n’a aucun sens, pas plus que de la situer en terme de rivalité vis-à-vis d’autres approches. Il n’y a de rivalité possible que si l’on fait semblant deux secondes de croire qu’il s’agit de la même chose.

La charge actuelle contre la psychanalyse à l’université procède donc d’un mouvement de fond qui consiste purement et simplement à réduire définitivement le sujet à un objet scientifiquement appréhendable, et à laisser croire qu’un pseudo-humanisme patelin peut parfaitement se « charger » du reste.
Ni la neuropsychologie, ni le cognitivo-comportementalisme, ni quelque approche objectivante que ce soit ne s’interroge et n’est capable de soutenir une question qu’elles ont dû, par structure épistémologique, évacuer pour se constituer elles-mêmes comme disciplines.

Pour en revenir à la mécanique d’exclusion en cours, soutenir les enseignements de psychanalyse est insuffisant, cela tient de la perfusion laissant le malade dans une dépendance aux bons soins de l’autre. À terme, ce seront quelques enseignements qui seront maintenu pour servir d’alibi au reste, comme on donne un os à un chien pour jouer.
Les enseignements dépendant aujourd’hui des équipes de recherche, le problème se trouve donc là et pas ailleurs. L’exclusion de la psychanalyse se fait donc principalement par la recherche, en noyautant par commissions de spécialistes interposées les équipes en place, et en laissant se dégrader naturellement celles qui n’arrivent pas à s’entendre ou dont l’ambivalence pourrit tout travail possible à la base.

Au-delà de l’université, il y a donc là un enjeu qui n’est pas de pseudo-rivalité ou de « pluralité », mais bien un enjeu politique, en faisant de l’université la courroie de transmission toujours plus « aux bottes » d’une conception médicalisante et psychologisante de l’humain.

Paul
( paul11 at free fr )



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