20070425 « Éthique et implications sociétales de la recherche en psychiatrie », Séminaire-colloque

Compte-rendu par Marie-Hélène Bigot
Document du mercredi 25 avril 2007
Article mis à jour le 4 mai 2008
par  frdm

Didier Sicard : « Il y a aujourd’hui une fascination du politique vis-à-vis du scientifique. Il se pourrait que cela remonte à l’époque des Lumières et au piédestal sur lequel la science s’est trouvée alors placée. Le scientifique intimide le politique qui a le sentiment d’être avec celui-ci dans la modernité, dans le concret, en particulier si la médecine s’arrime à des chiffres. Le politique y trouve une légitimité alors que cela ne fait que donner bonne conscience, que proposer une vision simple qui isole, à partir de quoi on croit pouvoir prédire. ».


Georges Fischman, psychiatre des hôpitaux  

Georges Fischman, psychiatre des hôpitaux à l’Hôpital Sainte-Anne, a introduit la soirée.
Il a rappelé des événements récents :
— Le projet de loi sur la délinquance en janvier 2004, la publication des rapports de l’Inserm sur l’évaluation des psychothérapies, puis celui sur le trouble des conduites en septembre 2005, et les réactions qui ont suivi.
— Le collectif « Pas de zéro de conduite » qui s’est constitué à la suite de ces réactions a lancé une pétition qui a obtenu de nombreuses signatures.
— La journée Inserm qui s’est tenue en novembre 2006. Il a été décidé que des changements auraient lieu dans la réalisation des rapports à venir.
— La loi sur la délinquance a été votée mais le volet psychiatrie qu’elle contenait en a été ôté.

Depuis une dizaine d’années a-t-il avancé, un raidissement idéologique est perceptible. Il y aurait maintenant d’un côté ceux pour lesquels l’homme serait « un être de nature », et de l’autre ceux pour lesquels existerait « l’historique et le social ». Il a exploré ce qui pouvait être à l’origine des dissensions actuelles : y avait-il eu avec le rapport de l’Inserm, malentendu ? Était-ce une présentation qui se voulait seulement synthèse de certains travaux actuels ? Ou était-ce l’expression d’un scientisme anti-humaniste, pouvait-on voir là la confection d’un artefact ?

Évelyne Lenoble, pédopsychiatre et psychanalyste  

Évelyne Lenoble, pédopsychiatre et psychanalyste, responsable de l’unité de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital Sainte-Anne, a présenté un exposé dans lequel elle a insisté sur la dimension clinique de son travail. Ceux qu’elle reçoit présentent des demandes diverses, des demandes au sujet desquelles elle peut s’interroger au titre de scientifique (d’où émanent-elles, quelles sont-elles, qui demande quoi à qui…), mais auxquelles il s’agit de répondre au titre de clinicienne. À partir de quoi répondre et quel diagnostic poser, avec les critères qui sont à disposition aujourd’hui ?

Elle a mis en avant la Cftmea, classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent, qui permet de présenter une vue d’ensemble du fonctionnement infantile. Elle a dit son impossibilité de se retrouver dans une classification internationale qui ne considère que le fait et le moment présent, qui s’appuie sur les statistiques et qui pose l’événement du côté de la marque et du destin plutôt que de l’appel. Il s’agit, en psychiatrie, de tenir compte de la dimension du langage, de la dimension du discours par et sur l’enfant. Que dire alors d’une psychiatrie sans parole ?

Pour être scientifique une démarche doit entretenir un rapport à la vérité. Elle exige une méthode. Elle ne peut se réduire à une croyance. Mme Lenoble a terminé son exposé par la lecture d’extraits de la thèse de Canguilhem, pour lequel les outils utilisés n’évacuent pas la notion de subjectivité. Une position éthique doit, a-t-elle dit, s’articuler autour de la liberté de l’autre.

Bruno Falissard, psychiatre, professeur de bio-statistiques et directeur de recherches à l’Inserm  

Bruno Falissard, psychiatre, professeur de bio-statistiques et directeur de recherches à l’Inserm, a enchaîné en tentant de réduire les différences qui avaient été posées. Il a mis psychanalystes et scientifiques sur le même plan et parlé du dérangement que les uns pouvaient susciter chez les autres et inversement. Il a posé ensuite que c’est la possibilité d’émergence d’une vérité qui provoquait la peur : ils savent que « c’est un peu vrai ». Il s’agirait donc dans tout cela seulement de peur vis-à-vis d’arguments qui pourraient s’avérer être vrais. Son exemple se situait dans le champ scientifique : le monde que les scientifiques dessinent est un monde déterminé, et si c’était vrai ?

Pour lui « Pas de zéro de conduite » n’est plus d’actualité, il s’agit de passer à autre chose. Il a été admis qu’une certaine hétérogénéité était nécessaire dans les rapports de l’Inserm. En ce qui concerne la nosographie internationale, il constate qu’aujourd’hui les plus nombreux ont gagné. À l’Inserm, la classification Cftmea n’est pas prise en considération, même s’il dit tenter de l’introduire. De son point de vue il faudrait voir dans les classifications seulement des mots, des modes d’organisation issus d’automatismes qui facilitent le souvenir. L’être humain aime à catégoriser. Il a d’ailleurs dit ne pas utiliser lui-même la catégorie « trouble des conduites ». Mais il a fait valoir dans le même temps que tel diagnostic impliquait telle démarche thérapeutique et que la nosographie devenait en effet un outil juridique.

Il s’est aussi attaché à remettre en cause, à disqualifier certains des termes utilisés par les orateurs précédents. Il n’y a pas de vérité dans la vie, elle n’est qu’un artefact, une croyance. Les notions de normal et de pathologique ne sont plus de mise. Elles étaient valables quand les individus existaient au sein de collectivités, les individus étant maintenant dans une position où ils s’opposent à ces collectivités, ce point de vue est une impasse.

Quant à la détermination de l’être humain il a cité un certain nombre de philosophes qui se sont prononcés en faveur de cette thèse, ainsi a-t-il cité Nietzsche et Spinoza… Nous serions des êtres « pensants et ignorants » de ce qui nous détermine. Notre liberté consisterait dans ce cas à « accepter notre détermination ». Il ne croit « pas du tout » à la singularité. Ce qui est appelé subjectivité peut être catégorisé, mesuré, quantifié, contrairement à ce qui s’est dit.

La prédiction n’est quant à elle qu’une variance qui diminue. Pas autre chose. Ainsi un enfant qui vole, ment, commet des actes de délinquance à trois ans aura-t-il une variance plus petite.

La réalité n’est pas catégorielle, mais les traitements le sont. La recherche existe en chirurgie et elle n’est pas impossible en psychiatrie. B. Falissard a conclu sur l’importance du savoir scientifique en avançant que si la science est tyrannique, elle est efficace.

Didier Sicard, professeur de médecine et Président du Comité National d’Éthique pour les Sciences de la Vie et de la Santé  

Didier Sicard, professeur de médecine et Président du Comité National d’Éthique pour les Sciences de la Vie et de la Santé, a insisté dans son intervention sur le fait que le scientifique ne doit pas viser à conseiller le politique. Il y a aujourd’hui a-t-il dit, une fascination du politique vis à vis du scientifique. Il se pourrait que cela remonte à l’époque des Lumières et au piédestal sur lequel la science s’est trouvée alors placée. Pour lui le scientifique intimide le politique qui a le sentiment d’être avec celui-ci dans la modernité, dans le concret, en particulier si la médecine s’arrime à des chiffres. Le politique y trouve une légitimité alors que cela ne fait que donner bonne conscience, que proposer une vision simple qui isole, à partir de quoi on croit pouvoir prédire. Il s’agit de ne pas oublier que cette notion d’efficacité peut aboutir à l’idée qu’il y aurait des déviants et donc de mettre en garde quant à l’interprétation que l’on peut faire des chiffres, de ne pas oublier la violence qui peut en émerger.

Didier Sicard a découvert avec un livre d’Olivier Houdé que l’on prétendrait maintenant faire bénéficier les enfants d’une pédagogie qui ferait jouer un rôle à l’Irm dans l’apprentissage des langues [1]. Il a aussi donné l’exemple d’une équipe de radiologie parlant « d’accès à l’invisible du cerveau », ce qui fait s’interroger sur le seuil où se situe la critique épistémologique.

Le soubassement scientifique est pourtant d’une très grande fragilité. L’épistémologie n’est pas enseignée, ce qui peut donner le sentiment à ceux qui ouvrent des boîtes qu’ils ont un accès à la connaissance. Pourtant si on lit les revues médicales d’il y a quelques années, on sourit. Il s’agit donc de ne pas être dupe d’une vision du réel qui serait stabilisée sur certains paramètres.

Pour Didier Sicard, les malades d’aujourd’hui, pour être crédibles, se sont emparés des mots avec lesquels on les parle. Il s’agirait donc souvent de ventriloquie plutôt que de subjectivité. La parole est remplacée par une parole collective qui s’insère dans le sujet, celle de l’univers médiatique. La médecine est bousculée par cet excès, et le risque existe de voir la subjectivité du médecin ressortir et s’introduire dans cet espace. En ce qui concerne le rapport du Droit à la médecine, Didier Sicard voit le Droit se laisser, lui aussi, fasciner par la médecine : le Droit prend la médecine au mot.

Je dirai que, plutôt qu’un regard qui désigne la personne comme fauteur de trouble et qui mène à l’exclusion, Didier Sicard entend qu’on permette à ceux qui sont en situation de détresse de trouver un accueil, un regard, ainsi qu’il l’a formulé « d’inclusion dans la société ».


Parmi les participants au débat qui a suivi, un psychiatre qui a participé à l’un des rapports Inserm a dit que la recherche rencontre actuellement une difficulté. Elle sait qu’elle travaille sur des données où il subsiste des biais, qu’elle connaît des doutes, mais que pour obtenir des crédits la recherche doit se vendre. Elle peut alors aller trop loin. Elle devient otage du système. Didier Sicard a fait valoir cette dimension économique actuelle du médical avec les hôpitaux-entreprises. Un participant a mis en question le poids sous-jacent de la vente des médicaments.

Georges Fischman s’est référé pour sa part à Bruno Latour [2]. Il a ainsi découvert qu’il est possible d’écrire des textes qui ne permettront pas la récusation. Il s’agirait de transformer les faits en artefacts, d’écrire à plusieurs une synthèse, le poids faisant alors autorité. Jacques Saliba, sociologue, maître de conférences à Nanterre, a repris la question des valeurs et de l’idéologie. Pour lui, la science n’en fait pas abstraction. Il existe des enjeux, des interactions sociales présentes au sein des laboratoires que B. Latour a également montré. Il a dit le danger de l’étiquette, du stigma posé sur un être humain, que Michel Foucault avait dénoncé. Il a aussi parlé de la notion de réflexivité développée par Pierre Bourdieu, du fait qu’on ne choisit pas ses objets d’étude au hasard et qu’une mise à distance de sa pratique doit exister.

Sylviane Giampino, psychologue, psychanalyste, a dit la difficulté à laquelle se sont heurtés les participants de « Pas de zéro de conduite » : impossible de parvenir à introduire chez certains des auteurs du rapport un doute sur ce qu’ils ont écrit. Cette position n’est pas celle de tous les participants du rapport et cela a été dit. Cela a cependant fait réagir plusieurs personnes dans la salle. Quelqu’un a, par exemple, rappelé qu’il y avait eu peu d’opposants, avant guerre, de la vision eugéniste qui s’exposait dans les congrès internationaux. Il y a eu à un moment « coagulation », ce qu’il a illustré par une phrase prononcée par un médecin allemand : « le temps des analyses est passé, il faut maintenant passer à la synthèse ».

Je conclurai pour ma part avec le fait qu’il ne s’agissait pas, avec cette soirée, de refuser ce qui est scientifique, mais d’interroger les fondements de ce qui fait science, de ce qui fait l’humain, et ce qui peut garantir qu’il y ait éthique. Je dirai aussi le trouble qu’a suscité chez moi le discours d’un scientifique qui récuse les termes en usage chez ceux qu’il rencontre. Seulement des mots, des catégorisations, pour reprendre ses termes. On peut remarquer qu’il met pourtant en œuvre pour lui-même d’autres catégories qu’il revendique comme celles d’aujourd’hui et auxquelles il tend à croire.


sur site de l’association des Psychologues Freudiens



Locus interretialis :
voir aussi sur le site de l’association « Psychologues Freudiens », les articles :
— « Les ‹ Troubles Spécifiques des Apprentissages › sont-ils un artefact ? »
— « Santé mentale, orientation des soins et considérations politiques et techniques »
— « Transfert de compétences et évaluation des pratiques »
— « Une nouvelle aliénation (23 avril 2004) »

[1] Olivier Houdé : « Dix leçons de psychologie et pédagogie », PUF.

[2] Bruno Latour : « La science en action ».


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