20080121 Le Figaro et NEJM « Le pouvoir des antidépresseurs remis en cause » — Prescrire (Revue) : Conférence-Débat 2008 « Marché des médicaments psychotropes : la dérive » — Et AUTRES ARTICLES CONNEXES

Document du lundi 21 janvier 2008
Article mis à jour le 23 février 2009
par  frdm

Voir aussi : 20071009 Campagne Dépression INPES - Institut national de prévention et d’éducation pour la santé - et « exercice illégal de la médecine ».


#Sommaire-  

N.B. : La conférence-débat de la « Pilule d’or » de la Revue Prescrire a coïncidé le 17 janvier 2008 avec la parution dans la revue NEJM de l’article de Turner et al., dont fait état l’article du Figaro :

20080117 Article original du New England Journal of Medicine,
Erick H. Turner et al., « Selective Publication of Antidepressant Trials and Its Influence on Apparent Efficacy » :
http://www.lta.frdm.fr/frdm/docs/20...


Le Figaro 20080121  

Le pouvoir des antidépresseurs remis en cause

Catherine Petitnicolas | 21/01/2008

Selon une étude américaine, les publications scientifiques sur les nouveaux psychotropes exagèrent leur action.

C’est un pavé dans la mare. L’efficacité des nouveaux antidépresseurs mis sur le marché depuis le milieu des années 1980, avec pour chef de file la fluoxétine (alias Prozac), est mise en doute par des experts américains de la FDA, la toute puissante agence américaine du médicament. Une étude du New England Journal of Medicine démontre que des publications ont exagéré l’efficacité de ces médicaments parés de toutes les vertus par les laboratoires, les médecins et même les malades.

Le Dr Erick Turner, psychiatre et pharmacologue (université de l’Oregon) et son équipe ont passé en revue 74 essais cliniques ayant inclus 12 564 patients. Ces études, toutes soumises à la FDA, ont concerné 12 nouveaux antidépresseurs très largement prescrits en­tre 1981 et 2004.

Les résultats de cette analyse sont révélateurs. Selon les données publiées dans les revues scientifiques, 94 % des médicaments testés avaient des effets positifs. Mais, pour la FDA, juge beaucoup plus sourcilleux, seule la moitié des études soumises à sa sagacité était dans ce cas.

Dans l’autre moitié, les médicaments n’avaient pas l’effet es­compté. De surcroît, si toutes les études positives, sauf une, ont donné lieu à publication dans la littérature scientifique, celles qui étaient négatives (33 sur 36 ayant enrôlé 5212 patients) sont restées dans les tiroirs de la FDA. Ou, pis, elles ont été « maquillées » pour leur donner un aspect positif, contraire au verdict de la FDA. « Des publications sélectives peu­vent conduire les médecins et les patients à croire que ces médicaments sont plus efficaces qu’ils ne le sont vraiment, un résultat susceptible d’influencer les prescriptions », constate le Dr Turner, qui a été durant trois ans conseiller expert à la FDA pour les médicaments psychotropes, dont les antidépresseurs.

Logique marchande

« Nous ne savons pas si ces erreurs d’interprétation résultent d’une faute des auteurs ou des sponsors qui ont soumis leur manuscrit, ou d’une décision des éditeurs de ne pas publier certaines études, voire de ces deux parties. Mais une chose est sûre, les médecins prescripteurs et lespersonnes traitées, les premières concernées, devraient avoir accès à des expertises complètes et non maquillées. »

Cette étude apporte de nouveaux arguments aux experts qui dénoncent la dérive du marché des psychotropes, incriminant la logique marchande des firmes.

« Le volume des ventes d’antidépresseurs a doublé en dix ans tant en France qu’en Belgique », a rappelé la psychiatre belge Monique Debauche à l’occasion d’un débat organisé par la revue Prescrire sur le thème de la santé mentale. Et ce dans un contexte très interventionniste avec des campagnes de santé incitant à diagnostiquer plus pour traiter plus, voire à s’autodiagnostiquer dépressif. Elle explique cette dérive par l’omniprésence des laboratoires dans la formation et l’information des soignants, le financement d’associations de patients et la publicité indirecte par des campagnes dites de sensibilisation.

Il y a aussi la forte demande des personnes déprimées habituées à penser leur souffrance en terme de maladie curable par des petites pilules et la formation des médecins centrée sur le médicament. Cette psychiatre n’hésite pas à mettre en cause la construction des essais cliniques préalables à la mise sur le marché des nouvelles molécules. Vu les enjeux financiers, ceux-ci sont construits comme des supports promotionnels avec des échelles d’évaluation mettant en avant les seuls symptômes améliorés par le produit.

Et comme les essais cliniques sont très coûteux, ils sont sous-traités à des sociétés privées qui, dans certains cas, les font réaliser dans des pays peu regardants sur la rigueur méthodologique comme les ex-républiques de l’URSS, l’Inde ou la Chine, sur des trop petits nombres de patients, avec des chercheurs non cliniciens pour les évaluer, et avec des échelles d’évaluation ne tenant pas compte des particularités culturelles et sociales.

Le Dr Debauche en arrive aux mêmes conclusions que le Dr Erick Turner : seuls les essais cliniques montrant des effets positifs seront publiés. Au final, c’est donc toute la question de l’objectivité de la recherche biomédicale qui est posée.

Barbara Mintzes, chercheuse canadienne en santé publique (université de Colombie-Britannique) a, quant à elle, mis en cause le « façonnage des maladies » qui vise à élargir la définition d’une maladie à traiter pour augmenter la quantité de traitements vendus.

C’est ainsi que la dépression, autrefois considérée comme une pathologie aiguë, est de plus en plus souvent présentée comme une affection chronique qui démarre de plus en plus jeune. Tant et si bien que, selon cette chercheuse, aux États-Unis, la prescription d’antidépresseurs chez les adolescents et même les enfants a été multipliée de quatre à dix fois entre 1992 et 2002 et par dix au Royaume-Uni entre 1992 et 2001.


L’Humanité 20080118  

Société — Article paru le 18 janvier 2008

La dérive du marché des médicaments psychotropes

Médicaments. La revue Prescrire, lors de la remise de la pilule d’or hier, organisait un débat sur la surconsommation des psychotropes en France et le rôle joué par les laboratoires.

Le diagnostic est brutal. Pendant cinq ans, la revue médicale indépendante Prescrire a analysé les médicaments psychotropes nouvellement mis sur le marché. Conclusion : aucun progrès thérapeutique n’a été réalisé pour la prise en charge des maladies psychiques. Or la France est le champion du monde de la consommation d’antidépresseurs, neuroleptiques et autres psychostimulants. Une consommation qui coûte très cher à la Sécurité sociale. Hier, à l’occasion de la remise de la pilule d’or 2007, prix qui récompense des médicaments vraiment utiles pour la santé des malades, des psychiatres et des pharmacologues se sont penchés sur « le marché des médicaments psychotropes : la dérive ».

Monique Debauche, psychiatre et membre du Groupe recherche action santé et free clinic à Bruxelles, a rappelé l’immense espoir qu’avait suscité la mise sur le marché de médicaments pour l’amélioration des soins en pathologie mentale dans les années soixante. Les thérapies de choc et l’asile semblaient avoir fait long feu. Mais, quelques décennies plus tard, la prise en charge des malades en psychiatrie s’est détériorée, alors que les psychotropes arrosent largement le marché.

Ceux qui en auraient le plus besoin ne bénéficient pas de médicaments vraiment innovants et les autres sont surmédicalisés, avec des conséquences pas anodines pour leur santé. L’exemple des antidépresseurs est frappant : les laboratoires opèrent un glissement de leurs indications vers des troubles anxieux, le stress post-traumatique et même le traitement de la boulimie. C’est le « façonnage des maladies » (le « disease-mongering » en anglais) « qui vise à élargir la définition d’une maladie traitable, pour augmenter la quantité de traitements vendus ou distribués ».

L’offensive se porte désormais sur les enfants et sur leur fameux syndrome d’hyperactivité, avec déficit de l’attention et, sur les adolescents, dans le traitement de la dépression. Si le phénomène est massif aux États-Unis, on se souviendra en France du rapport de l’INSERM, en 2005, sur la prévention des troubles psychiques des enfants dès trois ans, rapport qui coïncidait avec le projet de loi sur la délinquance. 200 000 personnes avaient signé une pétition en signe de protestation. Pour autant, rien n’est réglé. « Il faudrait repasser de « to cure », « remédier à » une maladie par les médicaments à « to care », soigner, prodiguer des soins », affirme Monique Debauche.

Une urgence d’autant plus grande qu’en termes de santé mentale la définition même de norme reste floue. Il s’agit donc de revenir à une approche non systématiquement médicamenteuse du soin. Et que dire des effets secondaires de ces nouvelles molécules largement répandues ? La dépendance, les prises de poids, les thromboses veineuses, les risques cardiaques, notamment pour les enfants à qui sont prescrits des stimulants à base d’amphétamine… Ces éléments sont presque systématiquement passés sous silence par les laboratoires. Les médecins, non informés de façon indépendante, prescrivent mal. Et là encore, comme l’UFC-Que choisir alertait mardi (voir notre édition du 15 mars), les laboratoires sont en cause, ainsi que leur armada de visiteurs médicaux, mais aussi les pouvoirs publics, trop souvent complices par passivité.

Maud Dugrand


AFP 20080117  

AFP — Jeudi 17 janvier (2008), 16h45

PARIS (AFP) — Des psychiatres, psychologues et chercheurs ont dénoncé une « dérive » du marché des médicaments psychotropes, incriminant notamment la « logique marchande » des firmes pharmaceutiques, lors d’un débat organisé par la revue indépendante Prescrire jeudi (17 janvier 2008) à Paris.

Monique Debauche, psychiatre belge, a noté que le volume de vente des anti-dépresseurs a été multiplié par deux en France en 10 ans, alors qu’ils peuvent être inutiles, « la plupart des états dépressifs s’améliorant spontanément en quelques semaines ».
Elle a expliqué la « dérive du marché des psychotropes » par la forte demande des patients, « habitués à penser leur souffrance en termes de maladie curable par un médicament », par la formation des médecins « centrés sur le médicament », et surtout par l’influence des firmes pharmaceutiques, « omniprésentes » dans la formation et l’information des soignants.
Elle a dénoncé à cet égard des études cliniques « construites comme des supports promotionnels », avec un discours « façonné par la logique marchande ».

Barbara Mintzes, chercheur canadienne en santé publique, a dénoncé le « façonnage » de maladies, qui vise « à élargir la définition d’une maladie pour augmenter la quantité de traitements vendus ».
Elle s’est insurgée aussi contre la tendance à élargir le marché des psychotropes en direction des enfants pour l’hyperactivité, la dépression et les troubles bipolaires, en dépit de leur manque d’efficacité et de l’importance des effets secondaires.

Un pharmacologue, Gilles Mignot, a constaté la « panne de l’innovation » et l’absence de « progrès thérapeutique » au cours des cinq dernières années dans le domaine des médicaments psychotropes. Parmi les médicaments qui « n’apportent rien de positif pour les patients », il a cité des antidépresseurs augmentant le taux de suicide chez les jeunes et des neuroleptiques entraînant une surmortalité d’origine cardiovasculaire chez les personnes âgées.

Mardi, l’UFC-Que Choisir avait proposé de limiter les dépenses de promotion des laboratoires pharmaceutiques, considérant que la prescription est « trop largement influencée par l’industrie pharmaceutique ».

La revue Prescrire a attribué jeudi sa « pilule d’or » à un médicament contre un trouble congénital mortel du cycle de l’urée.


Revue Prescrire 20080117  

La conférence-débat de la Pilule d’Or Prescrire le 17 janvier 2008
[N.B. : Cliquer sur le lien ci-dessus pour accéder à l’article sur le site original, avec son contexte enrichi.]

Thème de la conférence-débat :
« Marché des médicaments psychotropes : la dérive »

La « santé mentale » est un thème de société majeur dans un contexte interventionniste qui pousse à la médicamentation et à la « normalisation » des individus : une réponse simpliste à des problèmes complexes humains. L’objectif de la conférence-débat : dresser le panorama de la situation autour de l’exemple du marché des médicaments psychotropes, grâce à des interventions d’horizons variés, avec chacun un angle différent et complémentaire.

La conférence-débat à été animée par Didier Claude Rod, médecin, député européen honoraire.

« Marché des médicaments psychotropes : construction historique d’une dérive »
Monique Debauche, Psychiatre ; Groupe Recherche Action en Sante et Free Clinic - Bruxelles (Belgique)
Grâce à une mise en perspective historique, Monique Debauche décrit la dérive qui s’est opérée dans les 3 domaines suivants de la psychiatrie : recherche, diagnostic, et prise en charge des patients.
Texte complet de l’intervention (pdf, 404 Ko)

« Cinq années d’analyse de médicaments psychotropes dans la revue Prescrire : bilan »
Gilles Mignot, Pharmacologue ; Responsable de rubrique dans le secteur médicament à la revue Prescrire (France)
Les résultats du bilan de 5 années d’analyse de médicaments psychotropes dans la revue Prescrire sont consternants : panne de l’innovation en psychiatrie attestant des limites de la recherche telle qu’elle est menée dans ce domaine, extension tous azimuts de la médicamentation par les psychotropes, en faisant prendre des risques aux patients.
Texte complet de l’intervention (pdf, 316 Ko)

« Tous bientôt sous “calmants” dès le berceau ? »
Barbara Mintzes, Chercheur en santé publique ; Enseignant à l’Université de Colombie-Britannique (Canada)
Barbara Mintzes présente le phénomène qu’est le « disease mongering » (« façonnage de maladies » en français), stratégie particulièrement efficace dans le domaine de la santé mentale. Elle développe trois exemples qui permettent de décrire rapidement la situation nord américaine : le syndrome d’hyperactivité avec déficit d’attention, la dépression et les troubles bipolaires.
Texte complet de l’intervention (pdf, 313 Ko)

©Prescrire 17 janvier 2008


The Guardian 20080226  

Prozac, used by 40m people, does not work say scientists

Analysis of unseen trials and other data concludes it is no better than placebo
Full text : the PLoS paper
http://medicine.plosjournals.org/pe...

Sarah Boseley, health editor
The Guardian,
Tuesday February 26 2008

Prozac, the bestselling antidepressant taken by 40 million people worldwide, does not work and nor do similar drugs in the same class, according to a major review released today.

The study examined all available data on the drugs, including results from clinical trials that the manufacturers chose not to publish at the time. The trials compared the effect on patients taking the drugs with those given a placebo or sugar pill.

When all the data was pulled together, it appeared that patients had improved - but those on placebo improved just as much as those on the drugs.

The only exception is in the most severely depressed patients, according to the authors - Prof Irving Kirsch from the department of psychology at Hull University and colleagues in the US and Canada. But that is probably because the placebo stopped working so well, they say, rather than the drugs having worked better.

« Given these results, there seems little reason to prescribe antidepressant medication to any but the most severely depressed patients, unless alternative treatments have failed, » says Kirsch. « This study raises serious issues that need to be addressed surrounding drug licensing and how drug trial data is reported. »

The paper, published today in the journal PLoS (Public Library of Science) Medicine, is likely to have a significant impact on the prescribing of the drugs. The National Institute for Health and Clinical Excellence (Nice) already recommends that counselling should be tried before doctors prescribe antidepressants. Kirsch, who was one of the consultants for the guidelines, says the new analysis « would suggest that the prescription of antidepressant medications might be restricted even more ».

The review breaks new ground because Kirsch and his colleagues have obtained for the first time what they believe is a full set of trial data for four antidepressants.

They requested the full data under freedom of information rules from the Food and Drug Administration, which licenses medicines in the US and requires all data when it makes a decision.

The pattern they saw from the trial results of fluoxetine (Prozac), paroxetine (Seroxat), venlafaxine (Effexor) and nefazodone (Serzone) was consistent. « Using complete data sets (including unpublished data) and a substantially larger data set of this type than has been previously reported, we find the overall effect of new-generation antidepressant medication is below recommended criteria for clinical significance, » they write.

Two more frequently prescribed antidepressants were omitted from the study because scientists were unable to obtain all the data.

Concerns have been raised in recent years about the side-effects of this class of antidepressant. Evidence that they could prompt some young people to consider suicide led to a warning to doctors not to prescribe them for the under-18s - with the exception of Prozac, which was considered more effective than the rest.

In adults, however, the depression-beating benefits were thought to outweigh the risks. Since its launch in the US in 1988, some 40 million people have taken Prozac, earning tens of billions of dollars for the manufacturer, Eli Lilly. Although the patent lapsed in 2001, fluoxetine continues to make the company money - it is now the active ingredient in Sarafem, a pill sold by Lilly for premenstrual syndrome.

Eli Lilly was defiant last night. « Extensive scientific and medical experience has demonstrated that fluoxetine is an effective antidepressant, » it said in a statement. « Since its discovery in 1972, fluoxetine has become one of the world’s most-studied medicines. Lilly is proud of the difference fluoxetine has made to millions of people living with depression. »

A spokesman for GlaxoSmithKline, which makes Seroxat, said the authors had failed to acknowledge the « very positive » benefits of the treatment and their conclusions were « at odds with what has been seen in actual clinical practice ».

He added : « This analysis has only examined a small subset of the total data available while regulatory bodies around the world have conducted extensive reviews and evaluations of all the data available, and this one study should not be used to cause unnecessary alarm and concern for patients. »

About this article
This article appeared in the Guardian on Tuesday February 26 2008 on p1 of the Top stories section. It was last updated at 09:56 on February 26 2008.

guardian.co.uk © Guardian News and Media Limited 2008


À la suite de ces informations, le ministère de la santé britannique indique consacrer l’équivalent de 120 millions d’euros pour former 3600 thérapeutes à traiter la dépression autrement que par la médication — 20080227, Ouest-France.fr  

Des doutes sur l’efficacité des antidépresseurs

Selon une nouvelle étude britannique, le Prozac et d’autres antidépresseurs ne sont utiles que pour les déprimes les plus sévères. Les laboratoires protestent.

Londres ; de notre correspondant.

Et si le Prozac ne servait à rien ? Les antidépresseurs, qui sont parmi les médicaments les plus prescrits et les plus populaires, n’auraient qu’une efficacité très limitée, selon l’étude réalisée par des chercheurs anglais de l’université de Hull. Dans un article publié hier dans le respecté magazine PLoS (Public Library of Science), ils affirment que les antidépresseurs ont un effet proche des placebos, sauf dans le cas des patients les plus fortement déprimés. Parmi les médicaments évoqués, il y a notamment le fluoxetine (Prozac) et la paroxetine (Deroxat).

Si l’étude est explosive, c’est qu’elle est basée sur des données jusqu’à présent non-publiées. Pour obtenir la licence de ces médicaments, les laboratoires pharmaceutiques avaient soumis les résultats d’études cliniques à la Food and Drug Administration (FDA), l’agence pharmaceutique américaine. Mais celle-ci ne les avait révélés que partiellement.

Plus de 5000 patients testés

Pour obtenir l’intégralité des données, les chercheurs ont eu recours à la loi sur la liberté d’information, qui leur a permis d’obtenir l’ensemble des 47 études cliniques réalisées. Les résultats montrent que parmi les 5133 patients testés, ceux qui ont reçu le médicament ont vu leur état s’améliorer, mais à peine plus que ceux qui prenaient un simple placebo.

Mais les laboratoires pharmaceutiques répliquent que l’étude ne tire pas les bonnes conclusions. « Les études complètes des données ont conclu que ces médicaments offraient des avantages aux patients », rappelle le laboratoire britannique GlaxoSmithKline.

Les chercheurs ne disent pas que les antidépresseurs sont inutiles. Ils estiment simplement que ceux-ci sont beaucoup trop prescrits. Une opinion que partage l’association britannique Mind : pour elle, « l’accès à des psychothérapies devrait être généralisé ». Hier, le ministre britannique de la Santé a annoncé qu’il débloquait l’équivalent de 120 millions d’euros pour former 3600 thérapeutes à traiter la dépression autrement que par la médication.

Éric ALBERT


Liens vers des articles de presse français, février 2008  


20080229 Libération : Bruno Falissard, Inserm  

Société — questions à
Prozac ou Deroxat :
« des résultats certains pour les cas sévères »

Bruno Falissard, psychiatre,
directeur de recherche à l’Inserm.
 [1]

Recueilli par ÉRIC FAVEREAU
QUOTIDIEN : vendredi 29 février 2008

Bruno Falissard est psychiatre et professeur de santé publique. Il est le grand spécialiste de la méthodologie des essais de médicaments. Il revient sur l’étude qui a fait grand bruit, indiquant que les antidépresseurs de nouvelle génération, comme le Prozac, seraient sans effet. Hier, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé a indiqué qu’elle « avait pris connaissance de cette méta-analyse qui n’apporte pas d’informations fondamentalement nouvelles sur l’efficacité des antidépresseurs, et ne remet pas en cause leur balance bénéfices-risques ».

Quelle est votre première réaction ?

C’est une forte interrogation : pourquoi tout ce tintamarre sur quelque chose que tout le monde sait ? Et pourquoi à cet instant précis ? Enfin, une point d’agacement : quand sortira-t-on d’un rapport enfantin, tout blanc ou tout noir, avec les médicaments ?

Êtes-vous d’accord avec cette information : les antidépresseurs ne sont pas plus efficaces que les placebos.

Cette enquête ne dit pas tout à fait cela. Elle montre que les antidépresseurs de nouvelle génération donnent des résultats certains pour les dépressions sévères, ce que tous les cliniciens savaient, car ils en ont tous fait l’expérience sur leurs patients. Quant aux personnes souffrant d’une dépression légère, il n’y a pas ou peu de résultats, pas plus en tout cas que le placebo. Mais les psychiatres le savent aussi.

Alors il n’y aurait rien de neuf dans le monde des antidépresseurs ?

Il faut sortir du manichéisme, et ne pas occulter la très grande difficulté de tirer des conclusions claires. Car dans ces essais, peut-être plus que dans d’autres, il y a une infinité de biais [2].

C’est-à-dire ?

L’effet placebo, d’abord, ce n’est pas rien. Ensuite, dans ce type d’évaluation, ce n’est pas le patient qui va évaluer, c’est le clinicien et c’est une difficulté car celui-ci n’est pas neutre. Il y a ainsi plein de biais méthodologiques. D’autant plus que la plupart de ces études ont été faites aux États-Unis.

Y aurait-il une différence entre les États-Unis et la France sur l’efficacité de ces traitements ?

Je vais vous donner un exemple. Cette étude repose sur l’analyse de grands essais, effectués contre placebo. Ce type d’essai n’est pas possible en France, car il n’y a pas un patient qui accepterait de recevoir un placebo. Ces essais vont donc être réalisés dans des pays où les systèmes de santé sont souvent inégalitaires, comme aux États-Unis. Qui va y participer ? Des personnes qui n’ont pas d’assurance de santé, et elles le font pour pouvoir bénéficier d’un traitement. Pour ces gens là, l’effet placebo peut être considérable. Comment en tenir compte ? Nous, professionnels, le savons bien : tous ces essais sont perturbés par ces microphénomènes. Ce qui rend impossible des conclusions définitives.

Alors, à quoi a servi cette étude ?

En France, si cela pouvait faire en sorte que les psychothérapies aient un peu plus de place, et les antidépresseurs un peu moins, tout cela n’aura pas été inutile. Car que se passe-t-il souvent chez nous ? Les gens qui ont des dépressions mineures vont chez le généraliste qui leur prescrit des antidépresseurs. Pourquoi pas ? Les effets sont faibles, mais il y a des effets secondaires, comme sur la sexualité, ce qui n’est pas rien. Pour ces patients, le Prozac est-il la bonne réponse ? Parler à quelqu’un serait au moins aussi bénéfique. Mais c’est vrai que la psychothérapie chez un psychologue n’est pas remboursée, alors que le Prozac l’est.




[1] Bruno Falissard faisait partie du « groupe d’experts et auteurs » de l’« expertise collective » de l’Inserm intitulée « Psychothérapies : trois approches évaluées », publiée février 2004.

[2] « Dans ces essais, peut-être plus que dans d’autres, il y a une infinité de biais » : Il s’agit de médicaments, et c’est un psychiatre directeur de recherche à l’Inserm qui le dit — qu’en serait-il s’il s’agissait d’évaluation des psychothérapies…


Publications

Derniers articles publiés