2012-03-19 Quand Mikkel Borch-Jacobsen écrit des choses qui le dépassent et dépassent ses références philosophiques et lacaniennes : « Le XXIe siècle est-il déjà lacanien  ? »

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Document du samedi 31 mars 2012

par  frdm

Source : http://www.books.fr/philo-et-idee/l...

Philosophe et historien, professeur de littérature comparée à l’université de Washington à Seattle, Mikkel Borch-Jacobsen est l’auteur de « Lacan, le maître absolu » (Flammarion, 1999) et, plus récemment, « Les Patients de Freud. Destins » (Éditions Sciences humaines, 2011). Il a codirigé « Le Livre noir de la psychanalyse » (Les Arènes, 2005). Il est également co-auteur avec Anne Georget du documentaire Maladies à vendre (The Factory/Arte).

Mikkel Borch-Jacobsen écrit parfois des choses qui le dépassent et ses références philosophiques…


Le XXIe siècle est-il déjà lacanien ?

Comment expliquer que le Docteur Folamour de la psychanalyse, maître ès hermétisme, reste la coqueluche des éditeurs et des médias de l’Hexagone  ? Par une certaine propension du monde intellectuel français à s’enticher de faux-semblants.

Que reste-t-il de Lacan, trente ans après sa mort ? Cette question à laquelle Books me demande de répondre, je l’entends d’abord comme une chanson : « Que reste-t-il de nos amours  ? […] / Bonheur fané, cheveux au vent / Baisers volés, rêves mouvants / Que reste-t-il de tout cela / Dites-le-moi. » Je n’ai jamais aimé Lacan (il n’était guère aimable), mais, jeune philosophe, je faisais partie de ceux qui se pressaient à son séminaire à la faculté de droit, près du Panthéon. Mai 68 n’était pas loin, le structuralisme battait son plein, les femmes étaient jolies. Lacan, vêtu de façon invraisemblable, prononçait en soupirant des oracles­ obscurs que captaient d’innombrables micros. Rentré chez soi, on déchiffrait les dactylographies pirates de ses cours (c’était avant que son gendre Jacques-Alain Miller ne commence à « établir » ceux-ci (1)). On se retrouvait dans des séminaires appelés « cartels » pour commenter tel verset des Écrits, après quoi on allait prendre un verre en se racontant les excentricités et les maîtresses de Lacan. Certains s’allongeaient sur son divan. D’autres, comme moi-même, se contentaient d’acheter les mêmes cigares tordus que lui (Culebras de Partagas). J’étais jeune, j’étais snob, nous étions au centre de l’intelligence.

Et maintenant  ? Je ne fume plus et il y a longtemps que je ne crois plus aux « rêves mouvants » de la psychanalyse. Mais Jacques-Alain Miller mâchonne toujours des cigarillos, mes anciens amis sont devenus psychanalystes et Élisabeth Roudinesco continue, envers et contre tout (titre de son livre), à raconter les mêmes anecdotes édifiantes au sujet du docteur Foudésir. Le XXIe siècle, nous annonce la même, est « d’ores et déjà lacanien ». De fait, trente ans après, Lacan a acquis en France la même dimension quasi mythique que Freud et l’anniversaire de sa mort aura été l’occasion de multiples célébrations éditoriales et journalistiques, toutes plus dithyrambiques les unes que les autres (2). Alors que la psychanalyse est presque partout en déclin ailleurs dans le monde, elle continue ici à faire l’objet d’une adhésion quasi unanime. À cet égard, ni Le Livre noir de la psychanalyse ni la charge montée par Michel Onfray dans Le Crépuscule d’une idole n’auront véritablement ébranlé cette orthodoxie française, malgré leur succès éditorial (lire « Freudomachies et guerres pichrocholines », par Mikkel Borch-Jacobsen, Books, no 20, mars 2011, p. 74).

Préciosité, calembours et philosophie

Or s’il en va ainsi, c’est bien à cause de Lacan. Même si tous les psychanalystes et psychothérapeutes sont loin de se considérer comme lacaniens et même si les lacaniens eux-mêmes s’entre-déchirent à son sujet, avocats à l’appui (3), il est clair que la France freudienne n’aurait jamais pu résister comme elle l’a fait au DSM (4), à la psychiatrie biologique et aux nouvelles techniques psychothérapiques sans le « retour à Freud » amorcé par Lacan dans les années 1950. La preuve : dans tous les pays où la pensée Lacan n’a pas pénétré, la psychanalyse a été balayée.

Cela peut paraître paradoxal dans la mesure où l’œuvre de Lacan, contrairement à celle de Freud, est notoirement hermétique. Comment expliquer qu’une pensée aussi difficile d’accès ait pu se répandre aussi efficacement  ? La réponse réside dans la connivence entre la psychanalyse lacanienne et certains présupposés philosophiques largement partagés par la classe intellectuelle française. Derrière la préciosité, les calembours, les cocasses « graphes » et « mathèmes » (5) de Lacan, on trouve en effet une philosophie bien déterminée du sujet (et) du désir qui résonnait avec le Zeitgeist philosophique de l’époque et qui a ensuite diffusé dans l’université, l’école, la famille et la société.

Cette philosophie, Lacan l’a toujours présentée comme la vérité du texte de Freud alors qu’elle ne lui ressemble en rien. La psychanalyse freudienne, même si elle se veut une psychologie, repose en dernière instance sur des notions biologiques. Comme l’a montré l’historien Frank Sulloway, les concepts de « pulsion », de « libido », de « bisexualité », de « sexualité infantile », de « perversion polymorphe », de « narcissisme », de « stades » libidinaux, de « régression », de « refoulement » s’enracinent tous dans des hypothèses biogénétiques que Freud partageait avec les biologistes et les sexologues de son temps. Or il suffit de lire le moindre texte de Lacan pour constater qu’il rejette hautainement ce biologisme, comme le positivisme qui l’accompagnait. Tout le sens du « retour à Freud » a été de reformuler les concepts freudiens pour leur faire dire à peu près le contraire de ce qu’entendait leur créateur. La pulsion n’est pas l’instinct, le phallus n’est pas le pénis mais le symbole de son absence. Et ainsi de suite.

Cette débiologisation s’inspire d’une philosophie bien précise, que Lacan avait apprise durant les années 1930 en suivant les cours d’Alexandre Kojève sur la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. Il s’agit d’une philosophie du sujet adossée à une « ontologie dualiste » qui distingue fermement l’être naturel – réel, objectif, donné, statique, matériel, identique à soi – de l’être humain, défini comme négativité radicale. Dans la lecture anthropologique de Hegel que proposait Kojève, le sujet ne devient véritablement humain que lorsqu’il nie tout ce qui le rattache à la nature – son corps biologique, vital, animal – et se met à désirer un « objet » non naturel, un non-objet : le désir d’un autre sujet humain. « Dans le rapport entre l’homme et la femme, expliquait ainsi Kojève, le Désir n’est humain que si l’un désire non pas le corps, mais le Désir de l’autre, s’il veut “posséder” ou “assimiler” le Désir pris en tant que Désir. » Le désir humain est un désir du désir de l’autre, un désir d’aucun objet, et c’est pourquoi il se manifeste et se fait reconnaître comme tel dans une « lutte à mort de pur prestige » où l’homme met en jeu sa vie biologique de façon purement gratuite et « souveraine », comme disait aussi Georges Bataille, pour rien.

Tous ces traits se retrouvent dans la reformulation lacanienne de Freud. « Le désir de l’homme, répète mot pour mot Lacan, est le désir de l’Autre. » Le sujet lacanien, tout comme l’homme kojévien, est une pure négativité désirante qui ne peut se satisfaire (que) de rien, que de ce non-objet qu’est le désir de l’Autre. Autant dire que ce sujet ne peut pas être objectivé, puisqu’il est la négation permanente de tout objet et notamment de cet objet qu’est pour Lacan le « moi » imaginaire et spéculaire (relatif au miroir). Toute identification du sujet, tout « c’est moi » ne peut être qu’illusoire et aliénant puisqu’il objective ce « vide irréel » (Kojève) qu’est le désir comme désir de l’Autre. D’où l’impératif lacanien : « Ne t’identifie pas à l’objet du désir de l’Autre », « Ne te fais pas la chose de son amour », « Ne deviens pas le petit enfant-phallus imaginaire qui va combler le désir de ta mère, identifie-toi au contraire au phallus symbolique qui lui manque ». Derrière cette réinterprétation bien connue de l’Œdipe freudien en termes de « métaphore paternelle » et de « castration symbolique », on retrouve en réalité l’exigence kojévienne d’un désir-sujet purifié de toute scorie objectivante, qui « n’est pas ce qu’il est et [qui] est ce qu’il n’est pas » (Hegel cité par Kojève, puis par Sartre).

Étonnant tour de passe-passe

Le but de la cure lacanienne est d’amener le sujet au point où il peut dire son désir, bref se dire comme pur rien, pure néantisation. D’où le rôle central du langage chez Lacan, qui renvoie une fois de plus, par-delà les invocations de Saussure, Jakobson et Lévi-Strauss, à la leçon de Kojève commentant Hegel. Pour Kojève, le « Discours » ou « Concept », expression du sujet qui se pose en niant le « Réel », opère le prodige de faire être ce qui n’est pas. Nommant la chose, il la « tue » comme chose empirique pour en faire une chose idéale (l’« absente de tous bouquets » de Mallarmé) qui manifeste la négativité du sujet qui en est l’être évanouissant. Conclusion de Lacan : le langage présente l’absence du sujet qui s’y dit en néantisant toute réalité, la sienne y compris. Plus le sujet essaie de se dire dans sa vérité (de dire son désir), plus il se rate, se manque et s’absente, et plus il manifeste que la vérité est ce ratage même. Le langage (la « parole pleine », plus tard le « signifiant ») est l’alètheia (vérité dé/voilée) du sujet, son abyssale apparition-disparition : « Moi, la vérité, je parle. »

On ne saurait trouver théorie plus foncièrement, plus radicalement idéaliste. Le sujet, aussi nommé « parlêtre », s’y spiritualise tant qu’à la fin il s’évapore et disparaît dans le « signifiant qui le représente pour un autre signifiant ». Il n’a ni corps, ni sexe, ni visage (« Il n’y a pas de rapport sexuel », énonçait Lacan). C’est peu de dire que ce sujet ne ressemble guère au Ça freudien et à sa marmite bouillonnante de pulsions : il en est l’antithèse même. Le génie de Lacan aura été de le présenter comme la vérité même du texte de Freud, que ses successeurs anglo-saxons auraient dévoyée et pervertie à force de biologisme, d’empirisme et de pragmatisme obtus. Étonnant tour de passe-passe, auquel la plupart des intellectuels de l’époque n’ont vu que du feu. Voici qu’ils retrouvaient dans « l’inconscient » leur propre philosophie du moment, légitimée par « la psychanalyse »  ! Comment n’auraient-ils pas été séduits par ce miroir qu’on leur tendait  ?

La psychanalyse n’aurait jamais réussi à s’imposer en France comme elle l’a fait sans l’extraordinaire opération de ravalement philosophique que lui a fait subir Lacan après la guerre. Le biologisme et le positivisme freudiens ne pouvaient que rebuter une génération d’intellectuels formés à la phénoménologie (Husserl, Heidegger) et à la dialectique (Hegel, Marx) – étonnant mélange « existentialiste » initié par Kojève et orchestré avec l’efficacité que l’on sait par Sartre. Lacan, qui était lui-même un intellectuel très au fait des derniers développements philosophiques, a vite compris le parti qu’il pouvait tirer de cette « situation de la psychanalyse (6) ». En proposant une version kojévienne de la théorie freudienne, il l’a rendue acceptable dans la France existentialiste de l’après-guerre tout en se donnant les moyens de lancer avec succès une OPA sur le label « psychanalyse ». Inversement, en proposant une version freudienne de la philosophie kojévienne, il a permis à plusieurs générations d’intellectuels de continuer à véhiculer une philosophie du sujet profondément idéaliste tout en se donnant l’illusion de n’en rien faire.

Ainsi s’est établie une équivoque profonde, qui dure encore aujourd’hui et qui explique l’étonnante résilience de la psychanalyse en France. Sous les noms de « psychanalyse » et de « Freud » se perpétue une philosophie implicite qui n’a rien à voir avec la théorie d’origine, mais qui flatte certains préjugés très tenaces transmis de génération en génération par la classe de philosophie – soit, en vrac : la suprématie de l’esprit sur le corps, la différence entre l’homme et l’animal, l’affirmation de l’autonomie du sujet, le mépris pour l’empirisme, le matérialisme et le pragmatisme, l’anti­positivisme.

Ce qui avait commencé comme un exercice de très haute voltige conceptuelle dans les séminaires et les écrits de Lacan s’est progressivement transformé en une sorte de philosophie populaire légiférant sur tous les aspects de l’existence, des relations de couple à l’éducation des enfants en passant par l’homoparentalité, les mères porteuses, la nourriture bio, la délinquance ou l’allaitement maternel (lire à ce sujet les articles sur la controverse entre Élisabeth Badinter et Sarah Blaffer Hrdy, Books, no 24, juillet-août 2011, p. 84-88). Qui ne sait, après tant d’émissions radiophoniques, qu’une relation « fusionnelle » non médiatisée par la « loi » et un « tiers symbolique » étouffe le sujet et crée des pervers, des psychotiques, des drogués, des criminels ou encore des autistes (7)  ? Qui ne sait, après tant de livres-témoignages de patients en analyse, que la parole, et elle seule, libère et guérit, et qu’il faut « faire son deuil » de l’objet pour apprendre à désirer  ? Qui n’admet comme allant de soi que l’honneur de l’homme réside dans son refus de la nature (de la mère), du corps et de l’animalité sous toutes ses formes  ?

Valeurs humanistes

C’est cette philosophie diffuse qui explique les impressionnantes levées de boucliers qui ont accueilli au fil des ans les tentatives d’acclimater en France les thérapies cognitivo-comportementales, les neurosciences ou la psychiatrie biologique. Au lieu que les bénéfices et les défauts de ces approches soient évalués de façon différenciée et pragmatique, elles ont été accusées en bloc de lancer un assaut contre les droits de la subjectivité et les valeurs humanistes des Lumières en réduisant l’homme à un comportement animal ou à une machine neuronale. La psychanalyse, inversement, a été présentée comme le dernier rempart contre le matérialisme et le « scientisme » anglo-saxons. Élisabeth Roudinesco, dans un pamphlet dirigé contre la psychopharmacologie et les « théoriciens du cerveau-machine », expliquait pourquoi : la psychanalyse échappe à toute évaluation objective de ses résultats car une telle quantification « réduit toujours l’âme à une chose » (8). Dans sa désarmante candeur, ce cri du cœur révèle ce qu’est devenue la psychanalyse en France : un refuge du spiritualisme dans un monde désenchanté. On imagine à quel point Freud aurait été étonné, lui qui la concevait comme une machine à détruire les illusions de la philosophie et de la religion. Le malentendu initié par Lacan est total, mais on voit aussi à quel point il a été efficace. Car, bien sûr, la philosophie du pur désir promue par lui n’aurait jamais pu attirer autant d’adeptes et diffuser aussi largement dans la société si elle s’était présentée comme telle. Elle serait restée confinée aux milieux universitaires et intellectuels, où elle serait vraisemblablement apparue comme une version de plus de l’existentialisme. Ce n’est que parce que Lacan lui a fait endosser les habits neufs de la psychanalyse qu’elle a tant fasciné et séduit.

Combien d’intellectuels, en effet, n’ont-ils pas eu le sentiment, en se pressant au séminaire de Lacan, de quitter les bancs de l’Université et de s’engager dans une aventure existentielle dont ils allaient sortir transformés  ? Combien de philosophes ne se sont-ils pas flattés d’en avoir fini avec les illusions de la conscience car se sachant les jouets de l’inconscient et du signifiant  ? Combien de jésuites n’ont-ils pas cru se déniaiser en poursuivant sur le divan de Lacan l’obscur « objet petit a » de leur désir  ? La psychanalyse lacanisée leur tendait à tous un miroir, mais sans qu’ils y voient goutte. De même que Freud, en son temps, avait lu ses théories biogénétiques dans les symptômes et les rêves de ses patients, Lacan faisait parler « Freud », l’« inconscient » et la « pratique analytique » pour leur faire dire sa philosophie bigarrée. Comment ses auditeurs n’auraient-ils pas été émerveillés de retrouver dans les dédales du désir et les trébuchements de l’action la même dialectique que chez Hegel, le même logos aléthéique que chez Heidegger  ? Éros devenait philosophe, et il s’appelait « Freud ».

Ou « Lacan ». « Freud » et « Lacan » sont en France les noms d’une équivoque fondamentale, qui mélange le vocabulaire de la psychanalyse – « pulsion », « inconscient », « castration », « fantasme » – avec une philosophie du sujet qui lui est en fait étrangère. Voilà finalement ce qui reste de Lacan, trente ans après : la même ambiguïté au sujet de la psychanalyse, le même mélange opportuniste des genres et des concepts, mais vulgarisé et répandu maintenant partout, de la pratique psychothérapique à la pédiatrie en passant par le travail social, l’expertise psychiatrique, la classe de philosophie, l’enseignement de la psychopathologie, la presse féminine, le commentaire politique. C’est ce qu’on appelle une idéologie. L’idéologie française.

Mikkel Borch-Jacobsen


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